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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2301777

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2301777

jeudi 3 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2301777
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU OQTF 6 semaines
Avocat requérantGEHIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I - Par une requête, enregistrée le 9 juin 2023, M. B C, représenté par Me Géhin, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 25 mai 2023 par lequel la préfète des Vosges l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Gehin de la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve de sa renonciation au bénéfice de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'incompétence ;

- l'obligation de quitter le territoire française a été prise en méconnaissance de son droit à être entendu ;

- elle n'est pas motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

-elle méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

-elle méconnait les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, 3-1 et 9-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

-elle n'est pas motivée.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 30 juin et 4 juillet 2023, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

II - Par une requête, enregistrée le 9 juin 2023, Mme A D, représentée par Me Géhin, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 25 mai 2023 par lequel la préfète des Vosges l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Gehin de la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve de sa renonciation au bénéfice de la part contribuée au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- l'arrêté est entaché d'incompétence ;

- l'obligation de quitter le territoire française a été prise en méconnaissance de son droit à être entendu ;

- elle n'est pas motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile

- elle méconnait les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, 3-1 et 9-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle n'est pas motivée.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 30 juin et 4 juillet 2023, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Davesne,

- les observations de Me Gehin, avocat de M. C et Mme D.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C et Mme D, respectivement ressortissants russe et arménien nés en 1978 et 1980, sont arrivés sur le territoire français le 7 septembre 2018 munis de visas court séjour " Etats Schengen " accompagnés de leurs trois enfants nés en 2008, 2010 et 2013. Ils ont fait l'objet, le 25 avril 2019, de décisions de transfert aux autorités italiennes, responsables de l'examen de leurs demandes d'asile mais ces décisions n'ont pu être exécutées de sorte qu'ils ont pu déposer leurs demandes en France. Ces demandes ont été rejetées par des décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 30 avril 2021, confirmées par la Cour nationale du droit d'asile le 20 février 2023. Par deux arrêtés du 15 mars 2023, la préfète des Vosges a obligé M. C et Mme D à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. La préfète des Vosges a retiré ces arrêtés mais, par un jugement du 11 mai 2023, le tribunal administratif de Nancy a écarté l'exception de non-lieu à statuer au motif que les décisions de retrait du 20 avril 2023 n'étaient pas devenues définitives, puis rejeté les conclusions dirigées contre les décisions obligeant les intéressés à quitter le territoire français dans un délai de trente jours avant d'annuler les décisions fixant le pays de destination au motif qu'elles avaient été prises en méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant. Enfin, par deux arrêtés du 25 mai 2023, la préfète des Vosges a de nouveau obligés M. C et Mme D à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé les pays de destination. Par deux requêtes, qu'il y a lieu de joindre, M. C et Mme D demandent l'annulation de ces arrêtés.

Sur la demande de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. En raison de l'urgence, et alors qu'il n'a pas encore été statué sur leurs demandes d'aide juridictionnelle, il y a lieu d'admettre M. C et Mme D au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de ces dispositions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, les arrêtés attaqués sont signés par M. David Percheron, secrétaire général de la préfecture, auquel la préfète des Vosges a, par un arrêté du 17 février 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, délégué sa signature à l'effet de signer notamment les décisions en matière d'éloignement des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtés attaqués doit être écarté.

5. En deuxième lieu, les arrêtés attaqués comportent l'ensemble des considérations de fait et de droit sur lesquelles reposent les obligations de quitter le territoire français et sont, par suite, suffisamment motivés. Cette motivation révèle également que la préfète des Vosges a procédé à un examen particulier de la situation de M. C et Mme D. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisante motivation de ces décisions et du défaut d'examen particulier de la situation des intéressés doivent être écartés.

6. En troisième lieu, le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général de droit de l'Union, se définit comme celui de toute personne de faire connaitre, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Ce droit ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter son point de vue sur la décision en cause.

7. Dans le cas prévu au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision portant obligation de quitter le territoire français est prise, notamment, après que la qualité de réfugié a été définitivement refusée à l'étranger ou si l'étranger ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Or, celui-ci est conduit, à l'occasion du dépôt de sa demande d'asile, à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit reconnu la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande, laquelle doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles et il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir toute observation complémentaire, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux, notamment au regard de sa situation dans son pays d'origine ou de sa situation personnelle et familiale.

8. En l'espèce, il ressort des pièces des dossiers que M. C et Mme D ont pu présenter sur leur situation les observations qu'ils estimaient utiles dans le cadre de l'examen de leurs demandes d'asile. Alors qu'ils ne pouvaient ignorer qu'en cas de rejet de leurs demandes d'asile, ils étaient susceptibles de faire l'objet d'une mesure d'éloignement, ils n'allèguent pas avoir sollicité en vain un entretien auprès des services préfectoraux, ni même avoir été empêchés de présenter d'autres observations avant que ne soient prises les décisions portant obligation de quitter le territoire français en litige. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. 2. Il ne peut y avoir d'ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. M. C et Mme D font valoir que le centre de leurs intérêts familiaux, matériels et moraux se trouve désormais en France. Ils invoquent leurs efforts d'intégration, notamment par l'apprentissage de la langue française, leur souhait d'être autorisés à travailler ainsi que la scolarisation de leurs enfants. Ces seuls éléments, alors que les intéressés ne vivaient en France que depuis quatre ans à la date des décisions attaquées et qu'ils ne démontrent pas y avoir tissé des liens d'une stabilité et intensité particulières, ne peuvent faire regarder les mesures d'éloignement en litige comme portant au droit au respect de la vie privée et familiale de M. C et Mme D une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels ces décisions ont été prises. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, par suite, être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste commise par la préfète dans l'appréciation de la situation des intéressés doit également être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. C et Mme D ne sont pas fondés à demander l'annulation des décisions du 25 mai 2023 par lesquelles la préfète des Vosges les a obligés à quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

En ce qui concerne les décisions fixant le pays de destination :

12. En premier lieu, il résulte des points 4 à 11 que les requérants ne sont pas fondés à soutenir que les décisions fixant le pays de destination seraient illégales en raison de l'illégalité des obligations de quitter le territoire français.

13. En deuxième lieu, les deux arrêtés attaqués comportent les considérations de droit et de fait sur lesquelles reposent les décisions fixant le pays de destination. Le moyen tiré du défaut de motivation dont seraient entachées ces décisions doit donc être écarté.

14. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi :

1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ;

2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ;

3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible.

Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. " Et aux termes de l'article 3 de cette dernière convention : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

15. M. C fait valoir qu'il a reçu une convocation du ministère de la défense de la fédération de Russie lui demandant de se présenter le 30 septembre 2022 au bureau d'enregistrement et d'enrôlement militaire de Novoaltaïsk, de sorte que sa famille craint pour son existence en cas de retour en Russie. Toutefois, la seule production d'une traduction de la convocation qu'il aurait reçue n'établit pas la réalité des risques allégués. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions citées au point 14 doit donc être écarté.

16. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Et aux termes de l'article 9 de cette convention : " Les Etats parties veillent à ce que l'enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré ( )".

17. Il ressort des termes des arrêtés attaqués que M. C et Mme D pourront être éloignés vers la Russie, l'Arménie ou tout pays dans lequel ils sont également admissibles. Contrairement à ce que soutiennent les requérants, ces arrêtés, éclairés par les motifs sur lesquels ils reposent ainsi que par les mémoires en défense de la préfète des Vosges, ne permettent pas l'éloignement des époux et de leurs deux enfants vers des pays différents. Ainsi, dès lors que les membres de leur famille ne pourront qu'être éloignés ensemble vers le même pays, M. C et Mme D ne sont pas fondés à soutenir que ces décisions, en ce qu'elles pourraient conduire à les séparer de leurs enfants, seraient contraire aux stipulations des articles 3-1 et 9 de la convention internationale des droits de l'enfant. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit également être écarté.

18. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C et Mme D doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d'injonction ainsi que celles relatives aux frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : M. C et Mme D sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. C et Mme D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Mme A D, à la préfète des Vosges et à Me Géhin.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 août 2023.

Le président,

S. Davesne

Le greffier,

L. Thomas

La République mande et ordonne à la préfète des Vosges en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2301776, 2301777

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