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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2301882

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2301882

mardi 27 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2301882
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantMINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 juin 2023 à 11 heures 02, Mme D, représentée par Me Mine, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés des 16 et 19 juin 2023 par lesquels la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin a ordonné, d'une part, son transfert aux autorités espagnoles et, d'autre part, son assignation à résidence pour une durée de 45 jours ;

3°) d'enjoindre à la préfète de lui délivrer une attestation de demande d'asile ou, à défaut, de procéder à un nouvel examen de sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) à titre subsidiaire de modifier les mesures prescrites à l'appui de la décisions d'assignation à résidence pour lui permettre de se présenter aux services de police de Toul et non de Nancy ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision de transfert a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas reçu l'information prévue par l'article 4 du règlement UE n°604/2013 ;

- il n'est pas établi qu'elle a bénéficié de l'entretien prévu par l'article 5 du règlement UE n°604/2013 ;

- l'arrêté lui a été notifié hors la présence d'un interprète ;

- elle n'a pas déposé de demande d'asile en Espagne et est entrée dans l'espace européen à Paris ;

- la préfète aurait dû examiner sa situation et vérifier si la France pouvait être regardée comme responsable de l'examen de sa demande d'asile à titre dérogatoire et la décision de transfert est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant assignation à résidence est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas reçu les informations prévues par l'article L. 732-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- cette décision est fondée sur une décision de transfert illégale ;

- la préfète s'est fondée sur des faits matériellement inexacts ;

- elle a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juin 2023, la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Kohler, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Kohler,

- les observations de Me Mine, représentant Mme C qui reprend les conclusions et moyens de la requête et soutient en outre que la décision portant assignation à résidence définit des modalités trop sévères dès lors qu'elle réside à Toul et non à Nancy,

- et les observations de Mme C assistée d'une interprète en langue arabe.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, de nationalité algérienne, est entrée sur le territoire français en mars 2023, en vue de solliciter la reconnaissance du statut de réfugié. A l'occasion de l'enregistrement de sa demande d'asile, il est apparu qu'elle était entrée en France munie d'un visa délivré par les autorités espagnoles. Le 19 avril 2023, la France a saisi les autorités de ce pays d'une demande de prise en charge. Les autorités espagnoles ont explicitement accepté cette demande de prise en charge le 26 avril 2023. Par deux arrêtés du 16 juin 2023 notifiés le 19, dont Mme C demande l'annulation, la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin a ordonné, d'une part, son transfert aux autorités espagnoles et, d'autre part, son assignation à résidence.

Sur les conclusions relatives à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et alors qu'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'aide juridictionnelle, il y a lieu d'admettre Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de ces dispositions.

Sur les conclusions relatives à l'arrêté de transfert :

4. En premier lieu, l'arrêté en litige est signé par Mme A B, cheffe du pôle régional Dublin, auquel la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin a, par un arrêté du 6 avril 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture même jour, délégué sa signature à l'effet de signer notamment les arrêtés de transfert et les arrêtés d'assignation à résidence. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cet arrêté doit être écarté.

5. En deuxième lieu, l'arrêté en litige qui mentionne notamment que Mme C était titulaire d'un visa délivré par les autorités espagnoles en cours de validité ainsi que les éléments de sa vie privée et familiale que l'intéressée a invoqués lors de l'enregistrement de sa demande, comportent la mention des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement et sont, par suite, suffisamment motivés.

6. En troisième lieu, il résulte des dispositions de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application de ce règlement doit se voir remettre, dès le début de la procédure, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 précité. Eu égard à leur nature, la délivrance de ces informations constitue une garantie pour le demandeur d'asile. Par ailleurs, en application de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013, l'Etat membre qui procède à la détermination de l'Etat membre responsable doit mener un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité et doit être mené par une personne qualifiée en vertu du droit national.

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier, notamment du compte-rendu d'entretien produit en défense par la préfète, que Mme C a bénéficié, le 4 avril 2023, d'un entretien individuel et confidentiel, mené par un agent qualifié de la préfecture de la Moselle, avec le concours d'un interprète en langue arabe que l'intéressée a déclaré comprendre. Elle s'est vu remettre la brochure d'information intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' ", ainsi que la brochure intitulée " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " dans cette même langue. Dans ces conditions, et alors qu'il appartenait ainsi à Mme C de prendre connaissance des informations qui lui ont ainsi été transmises, elle n'est pas fondée à soutenir que les dispositions des articles 4 et 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 n'auraient pas été respectées.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque les dispositions du présent code prévoient qu'une information ou qu'une décision doit être communiquée à un étranger dans une langue qu'il comprend, cette information peut se faire soit au moyen de formulaires écrits dans cette langue, soit par l'intermédiaire d'un interprète. L'assistance de l'interprète est obligatoire si l'étranger ne parle pas le français et qu'il ne sait pas lire. / En cas de nécessité, l'assistance de l'interprète peut se faire par l'intermédiaire de moyens de télécommunication. Dans une telle hypothèse, il ne peut être fait appel qu'à un interprète inscrit sur une liste établie par le procureur de la République ou à un organisme d'interprétariat et de traduction agréé par l'administration. Le nom et les coordonnées de l'interprète ainsi que le jour et la langue utilisée sont indiqués par écrit à l'étranger ". Aux termes de l'article L. 572-1 du même code : " () Lorsque l'intéressé n'est pas assisté d'un conseil, les principaux éléments de la décision lui sont communiqués dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend ".

9. Si les conditions de notification d'une décision peuvent avoir une incidence sur l'opposabilité des voies et délais de recours, elles demeurent sans effet sur la légalité de la décision prise. Dans ces conditions, et alors au demeurant qu'il ressort des mentions portées sur l'arrêté en litige que celui-ci a été notifiée à Mme C par le biais d'un interprète, la requérante ne peut utilement contester les conditions de cette notification.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 12 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013: " Si le demandeur est titulaire d'un visa en cours de validité, l'État membre qui l'a délivré est responsable de l'examen de la demande de protection internationale () ".

11. Il n'est pas contesté que Mme C est entrée en France munie d'un visa délivré par les autorités espagnoles en cours de validité. Dans ces conditions, et quand bien même elle n'a pas transité par l'Espagne avant d'entrer en France, la requérante entrait dans les prévisions de ces dispositions permettant de considérer l'Espagne comme étant l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. Par suite, la préfète n'a pas commis d'erreur de droit en ordonnant son transfert aux autorités espagnoles sur le fondement de ces dispositions.

12. En quatrième lieu, l'article 17 du règlement 604/2013 permet à l'Etat membre dans lequel est déposée une demande d'asile de se déclarer responsable de son examen alors même que cet examen ne lui incomberait pas. Par ailleurs, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. 2. Il ne peut y avoir d'ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

13. Mme C soutient qu'elle réside en France avec son père et ses frères, de nationalité française ou titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle en qualité de bénéficiaire du statut d'apatride. Il ressort toutefois des explications apportées par l'intéressée à l'audience, que le père de Mme C réside en France depuis 1992 et qu'elle a vécu séparée de lui pendant la majeure partie de sa vie. Dans ces conditions, la seule volonté de la requérante de vivre auprès des membres de sa famille ne suffit pas à établir que la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en ne reconnaissant pas la France responsable de sa demande d'asile et en ordonnant son transfert aux autorités espagnoles ni qu'elle aurait, de ce fait, méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur les conclusions relatives à l'arrêté portant assignation à résidence :

14. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les textes dont il est fait application et mentionne de manière suffisamment précise les faits qui en constituent le fondement. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision attaquée doit être écarté.

15. En deuxième, il résulte des termes mêmes des dispositions des articles L. 732-7 et R. 732-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que la remise du formulaire relatif aux droits et obligations des étrangers assignés à résidence doit s'effectuer au moment de la notification de la décision d'assignation à résidence ou, au plus tard, lors de la première présentation de l'intéressé aux services de police ou de gendarmerie. Ainsi, elle constitue une formalité postérieure à l'édiction de la décision d'assignation à résidence dont les éventuelles irrégularités sont, en tout état de cause, sans incidence sur la légalité de cette dernière décision. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions ne peut donc qu'être écarté.

16. En troisième lieu, faute pour Mme C d'établir l'illégalité de la décision de transfert, le moyen tiré de ce que la décision ordonnant son assignation à résidence devrait être annulée en conséquence d'une telle illégalité doit être écarté.

17. En quatrième lieu, il ressort des pièces transmises par la préfète en défense que les autorités espagnoles ont explicitement accepté, le 26 avril 2023, la prise en charge de Mme C, faisant ainsi regarder son transfert comme une perspective raisonnable. Dans ces conditions, Mme C n'est pas fondée à soutenir que la préfète s'est fondée sur des faits matériellement inexacts pour ordonner son assignation à résidence.

18. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge peut être assigné à résidence par l'autorité administrative pour le temps strictement nécessaire à la détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. () L'étranger faisant l'objet d'une décision de transfert peut également être assigné à résidence en application du présent article, même s'il n'était pas assigné à résidence lorsque la décision de transfert lui a été notifiée. () ".

19. Si Mme C conteste le caractère nécessaire de la décision d'assignation à résidence en l'absence de risque de fuite et compte tenu de leurs garanties de représentation, cet argument est sans incidence sur la légalité d'une telle décision dès lors que les dispositions de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne subordonnent pas le prononcé de cette mesure à l'existence d'un tel risque. Par suite, le moyen ne peut qu'être écarté.

20. En sixième lieu, l'arrêté contesté fait obligation à Mme C de se présenter deux fois par semaine à l'hôtel de police du boulevard Lobau à Nancy. Si l'intéressée soutient que ces mesures sont disproportionnées dès lors qu'elle réside à Toul, elle n'en justifie pas alors qu'il ressort des pièces du dossier qu'elle est accompagnée par le SPADA ARS de Nancy où elle a déclaré résider. Dans ces conditions, elle ne démontre pas qu'à la date de la décision en litige, elle résidait effectivement à Toul. Il lui appartient, si elle s'y croit fondée, de saisir la préfète d'une demande de modification des mesures ainsi prescrites.

21. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation des arrêtés du 16 et 19 juin 2023 doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction ainsi que celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D, à Me Mine et à la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2023.

La magistrate désignée,

J. Kohler

La greffière,

L. Rémond

La République mande et ordonne à la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°230188

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