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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2302056

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2302056

jeudi 20 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2302056
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantRICHARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 juillet 2023 à 14 heures 40, Mme C A, représentée par Me Maggy Richard, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 juillet 2023 par lequel le préfet de la Moselle l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

3°) d'annuler l'arrêté du 8 juillet 2023 par lequel la préfète des Vosges l'a assignée à résidence dans le département des Vosges pour une durée de quarante-cinq jours et l'a astreinte à se présenter les lundis, mercredis et samedis, y compris les jours fériés à la brigade de gendarmerie du Thillot de 9 heures à 11 heures.

4°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de réexaminer sa situation dans un délai de trente jours, et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, le tout sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'État les entiers dépens ainsi que la somme de 2 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la compétence du signataire de la décision n'est pas établie ;

- le préfet a méconnu son droit à être entendue ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- le préfet ne démontre pas avoir procédé à un examen particulier de sa situation et a entaché sa décision d'erreurs de fait ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- le préfet a méconnu son droit à être entendue ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision sera annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- le préfet ne démontre pas avoir procédé à un examen réel et sérieux de sa situation ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur des décisions portant obligation de quitter le territoire français et refusant un délai de départ volontaire elles-mêmes illégales ;

- la décision est dépourvue de toute motivation relative à sa vie personnelle ;

- le préfet n'a pas examiné sa situation au regard des intérêts personnels qu'elle a fixés en France ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet devra procéder sans délai à l'effacement du signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen résultant de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- l'arrêté sera annulé par voie de conséquence de l'annulation des précédentes décisions ;

- il n'existait aucune décision d'éloignement à la date et à l'heure où a été prise la décision d'assignation ;

- la compétence du signataire de la décision n'est pas établie ;

- la préfète a méconnu son droit à être entendue ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la préfète ne démontre pas avoir procédé à un examen réel et sérieux de sa situation ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit dès lors que ses mentions ne justifient pas d'une perspective raisonnable d'éloignement et que le risque de fuite n'est pas établi ;

- la mesure, privative de liberté, est disproportionnée dès lors qu'elle ne présente pas de risque de fuite ni de menace à l'ordre public ;

- les obligations qui lui sont fixées ne tiennent pas compte de son emploi.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 juillet 2023, la préfète des Vosges conclut au rejet des conclusions relatives à la décision portant assignation à résidence.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 juillet 2023, le préfet de la Moselle conclut au rejet des conclusions relatives aux décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et opposant une interdiction de retour sur le territoire français.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Grandjean, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grandjean, magistrate désignée,

- les observations de Me Richard, représentant Mme A qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, qui précise, en ce qui concerne la décision d'éloignement, que Mme A a été contrôlée alors qu'elle se rendait dans sa famille afin de réunir des témoignages lui permettant de compléter son dossier de demande de titre de séjour, et soutient que dès lors que le préfet de la Moselle n'a pas tenu compte de l'ensemble des éléments précis dont elle lui a fait part lors de son audition relatifs à sa vie en France, notamment son isolement dans son pays d'origine à la suite du décès de ses parents, la présence de sa famille en France, le PACS qu'elle a conclu en novembre 2020 avec un ressortissant français, il ne l'a pas entendue ou tout du moins n'a pas procédé à l'examen de sa situation, et a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; en ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire, qu'elle n'a pas été entendue sur ce point, le procès-verbal d'audition ne mentionnant pas cette hypothèse ; en ce qui concerne l'assignation, que cette décision a été prise alors que la décision d'éloignement n'existait pas, ce que démontre leur notification concomitante, qu'elle a été prise sans qu'elle ait été entendue préalablement à son édiction, ses observations n'ayant été recueillies que lors de la notification, qu'elle n'est pas motivée ou tout du moins qu'elle a été prise sans tenir compte de sa situation, et enfin qu'elle n'est pas compatible avec ses contraintes professionnelles.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Connaissance prise de la note en délibéré présentée pour Mme A et enregistrée le 19 juillet 2023.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante ivoirienne née le 16 janvier 1992, est entrée en France, sous couvert d'un passeport en cours de validité et revêtu d'un visa court séjour, selon ses déclarations en 2015. Par un arrêté du 8 juillet 2023, le préfet de la Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être reconduite d'office et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par un arrêté du même jour, la préfète des Vosges a décidé d'assigner Mme A à résidence dans le département des Vosges pour une durée de quarante-cinq jours et l'a astreinte à se présenter les lundis, mercredis et samedis, y compris les jours fériés à la brigade de gendarmerie du Thillot de 9 heures à 11 heures. Par la requête susvisée, Mme A demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions relatives à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et compte tenu de l'urgence, d'admettre provisoirement Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Il ressort des pièces du dossier que, à la date de la décision d'éloignement attaquée, Mme A, entrée sur le territoire français en 2015 à l'âge de 23 ans, résidait en France depuis huit ans, dispose d'un emploi à temps complet depuis le 21 avril 2023 et vit en concubinage depuis le 1er juillet 2019 avec un ressortissant français avec lequel elle a conclu un pacte civil de solidarité (PACS) le 7 novembre 2020. Les témoignages produits attestent du sérieux et de la stabilité de cette relation. La requérante établit par ailleurs ne plus avoir de famille proche en Côte d'Ivoire, ses parents étant décédés en 2011 et 2020. Dans ces conditions, au regard de la durée et des conditions du séjour de l'intéressée et de la stabilité de sa relation avec un ressortissant français, le préfet de la Moselle a porté au droit de Mme A au respect de sa vie privée et familiale, protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis par sa décision.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision du préfet de la Moselle l'obligeant à quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, des décisions lui refusant un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et décidant d'une interdiction de retour sur le territoire français. La décision de la préfète des Vosges assignant Mme A à résidence doit par suite être également annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

6. D'une part, l'annulation de la décision du 8 juillet 2023 implique nécessairement que l'autorité administrative procède au réexamen de la situation de Mme A en lui délivrant, en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une autorisation provisoire de séjour. Il y a lieu par suite, d'enjoindre à la préfète des Vosges de procéder à ce réexamen dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de délivrer immédiatement à la requérante une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

7. D'autre part, l'annulation de la décision du 8 juillet 2023 portant interdiction de retour sur le territoire français opposée à Mme A implique nécessairement l'effacement du signalement de la requérante aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Moselle de saisir, sans délai, les services ayant procédé à ce signalement, en vue de la mise à jour du fichier en tenant compte de cette annulation.

Sur les conclusions relatives aux dépens :

8. La présente instance ne comporte aucuns dépens. Par suite, les conclusions présentées à ce titre par Mme A doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

9. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Mme A obtienne définitivement l'aide juridictionnelle et que Me Richard, avocate de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Richard de la somme de 1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à Mme A.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les décisions du 8 juillet 2023 par lesquelles le préfet la Moselle a obligé Mme A à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an sont annulées.

Article 3 : La décision du 8 juillet 2023 par laquelle la préfète des Vosges a assigné Mme A à résidence dans le département des Vosges pour une durée de quarante-cinq jours est annulée.

Article 4 : Il est enjoint au préfet de la Moselle de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de Mme A dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour du 8 juillet 2023 ci-dessus annulée.

Article 5 : Il est enjoint à la préfète des Vosges de réexaminer la situation de Mme A dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer immédiatement, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour.

Article 6 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Richard renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera à Me Richard, avocate de Mme A, une somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, ladite somme sera versée à Mme A.

Article 7 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, au préfet de la Moselle, à la préfète des Vosges et à Me Richard.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juillet 2023.

La magistrate désignée,

G. GrandjeanLa greffière,

M. B

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle et à la préfète des Vosges en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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