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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2302146

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2302146

mardi 23 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2302146
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantRICHARD

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête et un mémoire enregistrés les 17 juillet et 14 décembre 2023 sous le n° 2302146, M. C B, représenté par Me Richard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours sous la même astreinte, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans les mêmes délais et sous les mêmes astreintes ;

3°) de mettre à la charge de l'État les entiers dépens ainsi qu'une somme de 2 000 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- la préfète n'établit pas que la décision du 8 décembre 2023 qui aurait expressément rejeté sa demande de titre de séjour lui aurait été notifiée ;

- la compétence du signataire de la décision du 8 décembre 2023 n'est pas établie ;

- la décision est insuffisamment motivée en méconnaissance des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- le préfet aurait dû solliciter l'avis de la commission du titre de séjour ;

- la décision a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu et du principe général des droits de la défense ;

- le préfet ne démontre pas avoir procédé à un examen particulier de sa situation ;

- la décision a été prise en méconnaissance des articles L. 423-1, L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par des mémoires en défense enregistrés les 11 et 15 décembre 2023, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- les conclusions de la requête doivent être regardées comme dirigées contre la décision du 8 décembre 2023 par laquelle elle a expressément refusé d'accorder un titre de séjour à M. B ;

- les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nancy en date du 8 juin 2023.

II. Par une requête et un mémoire enregistrés les 27 octobre et 14 décembre 2023 sous le n° 2303136, M. C B, représenté par Me Richard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 21 août 2023 par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours sous la même astreinte, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans les mêmes délais et sous les mêmes astreintes ;

3°) de mettre à la charge de l'État les entiers dépens ainsi qu'une somme de 2 000 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- la préfète n'établit pas que la décision du 6 décembre 2023 ayant retiré la décision du 21 août 2023 et la décision du 8 décembre 2023 ayant expressément rejeté sa demande de titre de séjour lui auraient été notifiées ;

- la compétence du signataire de l'arrêté n'est pas établie ;

- la décision est insuffisamment motivée en méconnaissance des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- le préfet aurait dû solliciter la commission du titre de séjour ;

- la décision a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu, principe général des droits de la défense ;

- le préfet ne démontre pas avoir procédé à un examen particulier de sa situation ;

- la décision a été prise en méconnaissance des articles L. 423-1, L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par des mémoires en défense enregistrés les 11 et 15 décembre 2023, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut, à titre principal, au non-lieu à statuer et, à titre subsidiaire, au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la décision du 21 août 2023 a été retirée par un arrêté du 6 décembre 2023, il n'y a donc plus lieu de statuer sur la légalité de cette décision ;

- les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grandjean, rapporteure,

- et les observations de Me Coche-Mainente, substituant Me Richard, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain né le 19 août 1978, est entré en France en 2012 selon ses déclarations alors qu'il disposait d'un visa pour l'Italie. Par décisions des 6 novembre 2014 et 8 décembre 2015, le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé les demandes de regroupement familial déposées à son bénéfice. Les recours formés contre ces décisions par le requérant ont été rejetés par un jugement du tribunal administratif de Nancy le 29 juillet 2016. Par un arrêté du 20 décembre 2019, le préfet a refusé de l'admettre au séjour à titre exceptionnel et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Le recours formé contre ces décisions a été rejeté par un jugement du 11 juin 2020 du tribunal administratif de Nancy, confirmé par une décision du vice-président désigné de la cour administrative d'appel de Nancy du 15 décembre 2020. M. B a de nouveau sollicité la délivrance d'un titre de séjour le 12 avril 2021 ainsi que, après que sa demande a fait l'objet d'un refus d'enregistrement, le 21 septembre 2022. Cette dernière demande a été implicitement rejetée, puis, par une décision du 21 août 2023, le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour. Par les requêtes susvisées, M. B demande l'annulation de ces décisions.

Sur l'étendue du litige :

2. En premier lieu, si le silence gardé par l'administration sur une demande fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

3. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. B tendant à l'annulation de la décision implicite par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour qu'il avait sollicité le 21 septembre 2022 doivent être regardées comme dirigées contre la décision explicite du 21 août 2023 par laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle a expressément refusé de lui délivrer un titre de séjour.

4. En second lieu, lorsqu'une décision administrative faisant l'objet d'un recours contentieux est retirée en cours d'instance pour être remplacée par une décision ayant la même portée, le recours doit être regardé comme tendant également à l'annulation de la nouvelle décision. Lorsque le retrait a acquis un caractère définitif, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions dirigées contre la décision initiale, qui ont perdu leur objet. Le juge doit, en revanche, statuer sur les conclusions dirigées contre la nouvelle décision.

5. Par une décision en date du 6 décembre 2023 postérieure à l'introduction du recours, la préfète de Meurthe-et-Moselle a rapporté la décision du 21 août 2023 et par une décision du 8 décembre 2023, elle a, à nouveau, refusé de délivrer un titre de séjour à M. B. Ce retrait n'est toutefois pas devenu définitif à la date du jugement. Par suite, les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 21 août 2023 n'ont pas perdu leur objet et l'exception de non-lieu soulevée par la préfète de Meurthe-et-Moselle doit être écartée. Les conclusions dirigées contre la décision du 21 août 2023 doivent par ailleurs être regardées comme également dirigées contre la décision du 8 décembre 2023 par laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle a, après avoir retiré le 6 décembre 2023 la décision du 21 août 2023, de nouveau refusé de délivrer un titre de séjour à M. B.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. D'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. D'autre part, aux termes de l'article 215 du code civil : " Les époux s'obligent mutuellement à une communauté de vie () ". Dès lors qu'il résulte de ces dispositions que l'existence d'une communauté de vie est présumée entre les époux, l'administration, lorsqu'elle entend remettre en cause l'existence d'une communauté de vie effective entre des époux, supporte la charge d'apporter tout élément probant de nature à renverser cette présomption légale.

8. Il ressort des pièces des dossiers que M. B, dont il n'est pas contesté qu'il est entré en France en dernier lieu en 2017, a épousé le 3 juin 2018 Mme A, ressortissante française, en la mairie d'Épinal. Il résulte de ce qui a été dit au point précédent que la communauté de vie est présumée à compter de la date du mariage et la préfète n'apporte aucun élément probant de nature à renverser la présomption de communauté de vie du couple marié, alors au demeurant que le requérant apporte divers documents et témoignages attestant de l'existence d'une vie commune depuis au moins l'année 2018. Dans ces conditions, eu égard à la durée de présence en France du requérant et à la communauté de vie avec sa conjointe ressortissante française, M. B est fondé à soutenir que la décision contestée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être accueilli.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation des décisions expresses des 21 août 2023 et 8 décembre 2023 lui refusant la délivrance d'un titre de séjour.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

10. Eu égard au motif d'annulation retenu par le présent jugement, il y a lieu d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de délivrer à M. B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

11. La présente instance ne comporte aucuns dépens. Par suite, les conclusions présentées à ce titre par M. B doivent être rejetées.

12. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nancy en date du 8 juin 2023 en vue de l'introduction d'une requête contre la décision par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a implicitement refusé de lui délivrer un titre de séjour. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Richard, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Richard de la somme de 1 200 euros au titre de l'instance n° 2302146. En revanche, en l'absence de demande en ce sens, le requérant ne bénéficie pas de l'aide juridictionnelle dans l'instance n° 2303136. Les conclusions tendant à l'application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 présentées dans cette seconde instance ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er :Les décisions du 21 août 2023 et du 8 décembre 2023 de la préfète de Meurthe-et-Moselle sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle de délivrer à M. B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'État versera, au titre de l'instance n° 2302146, la somme de 1 200 (mille deux cents) euros à Me Richard, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Richard renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à la préfète de Meurthe-et-Moselle et à Me Richard.

Délibéré après l'audience publique du 19 décembre 2023 à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

Mme Jouguet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 janvier 2024.

La rapporteure,

G. Grandjean Le président,

B. Coudert

La greffière,

A. Mathieu

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2302146,

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