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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2302172

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2302172

mercredi 9 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2302172
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantMARTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 juillet 2023, le préfet de Meurthe-et-Moselle demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner l'expulsion sans délai de M. F D et Mme C E du logement qu'ils occupent, dans le cadre du dispositif d'hébergement pour les demandeurs d'asile situé au 62 rue Colonel B à Malzeville ;

2°) au besoin d'autoriser le recours à la force publique et de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du lieu d'hébergement pour procéder à l'enlèvement des biens meubles s'y trouvant aux frais et risques des intéressés.

Il soutient que :

- le maintien non autorisé des intéressés dans leur hébergement fait obstacle à l'accueil de nouveaux demandeurs d'asile ;

- les conditions d'urgence et d'utilité de la mesure demandée sont remplies dès lors que le maintien des intéressés dans les lieux compromet le fonctionnement normal de l'organisme chargé de l'hébergement d'urgence ;

- les demandes d'asile des intéressés ont été rejetées ;

- ils occupent irrégulièrement les lieux depuis le 29 novembre 2022 ;

- ils se sont maintenus dans leur lieu d'hébergement à l'issue du délai qui leur était accordé, malgré la mise en demeure de quitter les lieux dont ils ont fait l'objet.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 août 2023, M. D et Mme E, représentés par Me Martin, demandent au juge des référés :

1°) de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de rejeter la requête du préfet de Meurthe-et-Moselle ;

3°) subsidiairement, de leur accorder un délai supplémentaire de trois mois pour quitter leur hébergement ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me martin, leur avocate, la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que celle-ci s'engage à renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat.

Ils soutiennent que :

- l'état de santé de Mme E fait obstacle à ce qu'une mesure d'expulsion soit prise à leur encontre ;

- la mesure d'expulsion ne permettrait pas à leurs deux enfants de poursuivre sereinement leur scolarité dès lors que leur fille ainée, étudiante, rejoint dès que possible le domicile familiale et leur fils, en seconde, vit avec eux ;

- ils sont dans l'attente d'une réponse suite à une demande d'hébergement avec l'aide de leur travailleur social en juin 2023 ;

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 1991-1647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Milin-Rance, première conseillère, en application de l'article L. 511-1 du code de justice administrative pour statuer en matière de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 8 août 2023 à 9h00 :

- le rapport de Mme Milin-Rance, juge des référés,

- les observations de Mme A, représentant le préfet de Meurthe-et-Moselle, qui conclut aux mêmes fins que la requête et souligne que M. D et Mme E sont entrés en France le 6 juillet 2018, et ont bénéficié d'un hébergement en qualité de demandeurs d'asile. Ils ont été déboutés de leurs demandes d'asile et de leurs demandes de réexamen le 25 septembre 2020 et le 17 juin 2021. Ils ont fait l'objet de mesures d'éloignement confirmées par la juridiction administrative en octobre 2021. M. D a fait l'objet d'une nouvelle mesure d'éloignement en date du 26 avril 2022 dont le recours est pendant devant la cour administrative d'appel de Nancy. Mme D, qui a fait une demande de titre de séjour pour raisons de santé, a bénéficié d'une régularisation de sa situation à la suite d'un jugement du tribunal administratif du 28 septembre 2022. Ils ont été informés, le 29 novembre 2022, de la fin de leur prise en charge au titre du dispositif d'accueil des demandeurs d'asile, et ont fait l'objet d'une mise en demeure de quitter les lieux par courrier du 26 mai 2023, notifié le 5 juin 2023. La condition d'urgence est remplie au vu de la saturation du parc d'hébergement dans le Grand Est qui présente en mai 2023 un taux d'occupation de 98%, avec un taux de présence indue de 25%, 176 personnes étant actuellement en attente, parmi lesquelles une trentaine d'enfants mineurs et des personnes vulnérables. Il n'y a pas de contestation sérieuse de la nécessité de procéder à l'expulsion. S'ils font valoir l'état de santé de Mme D, la mesure n'a pas pour objet ni pour effet de mettre un terme à sa prise en charge médicale et il n'est pas établi qu'ils ne puissent bénéficier d'une autre solution d'hébergement alors que Mme D est en possession d'un titre de séjour.

- et les observations de Me Chaïb, se substituant à Me Martin, représentant M. et Mme D, qui reprend les conclusions et moyens du mémoire en défense et souligne l'existence de circonstances exceptionnelles faisant obstacle à l'expulsion eu égard à l'état de santé de Mme D atteinte de lourdes pathologies chroniques invalidantes et qui bénéficie à ce titre de l'AAH et de la carte CMI priorité stationnement. Elle doit respecter des mesure d'hygiène quotidienne en prévention d'un risque infectieux et elle est suivie par plusieurs médecins spécialistes.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique du 8 août 2023 à 9h30.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

2. En raison de l'urgence, et alors qu'il n'a pas encore été statué sur leur demande d'aide juridictionnelle, il y a lieu d'admettre M. D et Mme E au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire sur le fondement de ces dispositions.

Sur les conclusions du préfet de Meurthe-et-Moselle :

3. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".

4. Le chapitre II du titre V du livre V du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile détermine l'ensemble des dispositions applicables à l'hébergement des demandeurs d'asile pris en charge par l'Etat. L'article L. 551-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2. () ". En vertu des dispositions de l'article L. 542-1 de ce code, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin, en l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, à la notification de cette décision, ou, lorsqu'un recours a été formé dans ce délai contre la décision de l'Office, à la date de lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de notification de celle-ci. Enfin, en vertu de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. () La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ".

5. Il résulte de ces dispositions que, saisi par un préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement d'un demandeur d'asile dont le droit de se maintenir sur le territoire a pris fin, le juge des référés y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

6. En premier lieu, il résulte de l'instruction que M. D et Mme E, ressortissants arméniens, entrés en France le 6 juillet 2018, ont sollicité la protection internationale le 21 août 2018 et ont bénéficié, en cette qualité d'un hébergement dans une structure d'accueil de demandeurs d'asile situé au 18 boulevard de la Mothe à Nancy. Les demandes d'asiles de M.- D et Mme E ont été rejetées par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 30 avril 2019, puis par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 11-décembre 2019. Les intéressés ont été définitivement déboutés de leur demande de réexamen le 25 septembre 2020 et le 17 juin 2021. Après que les intéressés ont été informés, le 29-novembre-2022, de la fin de leur prise en charge par le gestionnaire du lieu d'hébergement, le préfet de Meurthe-et-Moselle les a mis en demeure de quitter les lieux par courrier du 26-mai-2023, notifié le 5 juin 2023. Les intéressés s'étant maintenus dans les locaux, le préfet a, le 19 juillet 2023, saisi le juge des référés en vue d'ordonner leur expulsion.

7. Dès lors que les intéressés se maintiennent dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile, que leurs demandes d'asile ont été définitivement rejetées, que la fin de leur prise en charge leur a été régulièrement notifiée et que la mise en demeure qui leur a été notifiée est demeurée infructueuse, la mesure d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse.

8. En deuxième lieu, le préfet de Meurthe-et-Moselle fait valoir que les arrivées de demandeurs d'asile sont en constante augmentation au niveau local comme au niveau national. En particulier, il indique que sur le département de Meurthe-et-Moselle, 1 895 places sont dédiées à l'accueil des demandeurs d'asile et que le parc départemental présente actuellement, au vu de l'état réactualisé de la situation au jour de l'audience, un taux d'occupation de 98,5 %, les rares places inoccupées étant soit d'ores et déjà réservées aux nouveaux entrants, soit non mobilisables en raison de travaux de maintenance à prévoir. Enfin, le préfet précise que 25,1 % de ces places sont indûment occupées par des personnes ne relevant plus de la catégorie des demandeurs d'asile, ce qui place le département de Meurthe-et-Moselle à un taux d'indu plus élevé que la moyenne régionale ou nationale, qui est de l'ordre de 10 %. 176 demandeurs d'asile, dont trente mineurs, sont en attente d'un hébergement dans le Grand Est. Dans ces conditions, la demande du préfet de Meurthe-et-Moselle présente un caractère d'urgence et d'utilité, eu égard aux besoins d'accueil des demandeurs d'asile et en raison de la nécessité d'assurer un bon fonctionnement du service public destiné à leur accueil.

9. Les défendeurs se prévalent de l'état de santé de Mme E, atteinte de plusieurs pathologies et ayant subi de lourdes interventions chirurgicales, ce qui nécessite un suivi médical étroit et des contraintes d'hygiène importantes. Ils font également valoir qu'ils ont déposé une demande d'hébergement à laquelle il n'a pas été donné suite. S'il résulte effectivement de l'instruction qu'une demande de logement a été déposée auprès du service intégré de l'accueil et de l'orientation (SIAO) le 15 juin 2023, celle-ci est toujours en cours d'instruction à la date de l'audience. L'ensemble de ces circonstances, si elles sont de nature à justifier qu'un délai soit accordé à M. et Mme D avant de leur enjoindre de libérer leur logement, ne présente toutefois pas le caractère de circonstance exceptionnelle caractérisant une vulnérabilité particulière de nature à justifier leur maintien dans un hébergement pour demandeurs d'asile, alors que leurs démarches en vue d'obtenir un hébergement sur le fondement des dispositions de l'article L. 345-1 et suivants du code de l'action sociale et des familles sont en cours. En revanche, cette situation justifie d'accorder aux intéressés un délai de trois mois pour quitter leur logement.

10. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre à M. D et Mme-E de libérer dans un délai de trois mois à compter de la notification de la présente ordonnance le logement qu'ils occupent dans le cadre du dispositif d'hébergement d'urgence pour demandeurs d'asile au centre d'accueil pour demandeurs d'asile situé au 62 rue Colonel B à Malzeville. En l'absence de départ volontaire de M. D et Mme E dans ce délai, le préfet pourra avoir recours au concours de la force publique et donner toutes instructions utiles au gestionnaire afin d'évacuer les biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques des intéressés, à défaut pour eux d'avoir emporté leurs effets personnels.

Sur les frais d'instance :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, verse à M. D et Mme E la somme qu'ils demandent sur ce fondement. Les conclusions présentées à ce titre doivent être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : M. D et Mme E sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Il est enjoint à M. F D et Mme C E de quitter dans un délai de trois mois à compter de la notification de la présente ordonnance, l'hébergement qu'ils occupent au centre d'accueil pour demandeurs d'asile situé au 62 rue Colonel B à Malzeville dans le cadre du dispositif d'hébergement pour les demandeurs d'asile.

Article 3 : En l'absence de départ volontaire de M. D et Mme E, le préfet de Meurthe-et-Moselle pourra, à l'issue du délai fixé à l'article 2, procéder à l'expulsion de M.-D et Mme E et à l'évacuation de leurs biens, par les moyens légaux de son choix, aux frais, risques et périls des intéressés, au besoin avec le concours de la force publique.

Article 4 : Le surplus des conclusions présentées par M. D et Mme E est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D et Mme E, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Martin.

Copie de la présente ordonnance sera adressée au préfet de Meurthe-et-Moselle, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Nancy et à l'HUDA ARS Nancy.

Fait à Nancy, le 9 août 2023.

La juge des référés,

F. Milin-Rance

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 230217

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