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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2302487

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2302487

jeudi 24 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2302487
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantJEANNOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 août 2023 à 20 heures 36, M. C A, représenté par Me Jeannot, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 24 juillet 2023 par lequel la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'annuler l'arrêté en date du 24 juillet 2023 par lequel la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin l'a assigné à résidence dans le département de Meurthe-et-Moselle pour une durée de 45 jours, renouvelable trois fois assortie d'une obligation de se présenter les mardis et jeudis, hors jours fériés, entre 9 heures et 11 heures, à l'hôtel de police de Nancy ;

4°) d'enjoindre à la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin de l'autoriser à déposer une demande d'asile en France et de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile dans un délai de trois jours à compter du jugement à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Le requérant soutient que :

- sa situation doit s'apprécier au jour du jugement en application de l'arrêt du 15 avril 2021, C-194/19, par la cour de justice de l'union européenne ;

- la décision est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- son droit d'être entendu a été méconnu ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013, le nom et la qualité de l'agent ayant mené l'entretien ne sont pas précisés ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013, les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les articles 4 et 18 de la charte des droits fondamentaux de l'union européenne et l'article 33 de la convention de Genève ;

- la préfète s'est crue, à tort, en situation de compétence liée pour prononcer le transfert ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte disproportionnée à son droit à une vie privée et familiale normale ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste quant aux défaillances systémiques en Croatie ;

- il n'a pas été tenu compte de sa vulnérabilité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 août 2023, la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n°60/2013 du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Marini, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8, L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Marini,

- les observations de Me Jeannot, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et rappelle que M. A est russe d'origine tchétchène. Il a reçu une convocation pour son enrôlement dans la guerre contre l'Ukraine qu'il refuse de faire. Son cousin a également été enrôlé et il est mort. Il a quitté son pays le lendemain de sa convocation. Il a pris un avion pour la Turquie puis Sarajevo et a traversé différents pays dont la Croatie qui n'a jamais enregistré sa demande d'asile. Sa sœur est réfugiée en France et son neveu l'a accompagné à l'audience. Les conditions de son entretien individuel n'ont pas été satisfaisantes et il n'a pu faire valoir des éléments pertinents dont la présence de sa sœur. Le règlement Dublin a été appliqué de manière mécanique sans analyse du parcours de M. A. Sa demande d'asile n'a pas été traitée en Croatie, on lui a demandé de quitter le pays. En cas de retour en Croatie, il sera maintenu en détention et renvoyé en Tchétchénie sans que sa demande d'asile soit enregistrée. Le règlement Dublin prévoit un rapprochement avec la famille et la sœur de M. A l'héberge et lui apporte un soutien moral ;

- et les observations de M. A, assisté d'une interprète en langue tchétchène qui indique souhaiter rester chez sa sœur qui l'héberge depuis son arrivée en France. En Croatie, on lui a proposé de l'argent pour repartir en Tchétchénie.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant russe, a déclaré être entré irrégulièrement sur le territoire français le 26 mai 2023 pour y solliciter l'asile. La consultation du fichier EURODAC a révélé qu'il a sollicité l'asile auprès des autorités croates et slovènes préalablement au dépôt de sa demande d'asile en France. Les autorités croates et slovènes ont été saisies le 6 juin 2023 d'une demande de reprise en charge. Les autorités slovènes ont fait connaître leur refus le 14 juin 2023. Les autorités croates ont fait connaître leur accord explicite le 20 juin 2023. Par des arrêtés du 24 juillet 2023, dont le requérant demande l'annulation, la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert vers la Croatie et l'a assigné à résidence dans le département de Meurthe-et-Moselle pour une durée de 45 jours, renouvelable trois fois assortie d'une obligation de se présenter les mardis et jeudis, hors jours fériés, entre 9 heures et 11 heures, à l'hôtel de police de Nancy.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application des dispositions précitées, d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement " et aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. "

5. Il ressort des pièces du dossier et il n'est pas contesté que la sœur de M. A est présente en France et qu'elle a obtenu le statut de réfugié. Il a été indiqué, au cours de l'audience publique, que cette dernière héberge M. A depuis son arrivée en France. Il est, en outre, constant que M. A ne dispose d'aucune attache privée et familiale en Croatie. La réalité des liens familiaux est attestée par la présence du neveu de M. A à l'audience et n'est pas sérieusement contestée par la préfète. Par suite, dans les circonstances particulières de l'espèce, en décidant le transfert de M. A aux autorités croates, la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation au regard de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté préfectoral du 24 juillet 2023 portant transfert aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile. Par voie de conséquence, l'arrêté préfectoral du même jour l'assignant à résidence, privé de base légale, doit également être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".

8. Il y a lieu, par application de ces dispositions, d'enjoindre à la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin, de délivrer à M. A, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, une attestation de demande d'asile.

Sur les frais liés au litige :

9. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et, sous réserve que l'avocate de M. A renonce à percevoir la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros à verser à Me Jeannot.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 24 juillet 2023 par lequel la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin a ordonné le transfert de M. A aux autorités croates est annulé.

Article 3 : L'arrêté du 24 juillet 2023 par lequel la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin a assigné à résidence M. A est annulé.

Article 4 : Il est enjoint à la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin de délivrer une attestation de demande d'asile à M. A dans le délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 5 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle, l'Etat versera à son conseil, Me Jeannot, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée directement.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à C A, à Me Jeannot et à la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 août 2023.

La magistrate désignée,

C. Marini

La greffière

M. B

La République mande et ordonne à la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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