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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2302491

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2302491

mercredi 23 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2302491
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantGOUDEMEZ

Texte intégral

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Marini, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8, L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Marini ;

- les observations de Me Goudemez, avocat commis d'office, représentant Mme E qui conclut aux même fins par les mêmes moyens et rappelle que Mme E est entrée en France en 2010, qu'elle vit en concubinage avec un ressortissant français avec lequel elle a six enfants mineurs dont un enfant de quatre mois et trois de ses enfants sont scolarisés en France. Elle justifie de son adresse par la production d'une facture. Le préfet n'a pas pris en compte sa situation et n'a mentionné l'existence que d'un seul enfant à charge. Elle ne représente pas une menace pour l'ordre public dès lors qu'elle a été placée en garde à vue pour des faits de vol et n'a eu qu'une condamnation à deux mois de prison en 2017. Elle n'est pas en mesure d'avoir une activité professionnelle compte tenu de la charge de ses six enfants. Le préfet n'a pas produit les éléments relatifs à la compétence de l'auteur de l'acte. La décision fixant le pays de destination ne mentionne pas l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Au regard de sa vie privée et familiale, l'interdiction de circulation est disproportionnée et le préfet a commis une erreur d'appréciation en lui refusant un délai de départ volontaire ;

- les observations de M. J, représentant le préfet du Haut-Rhin, qui indique que Mme E fait l'objet de poursuites judiciaires pour les faits qui lui sont reprochés. Elle ne bénéficie d'aucun droit au séjour dès lors qu'elle est présente en France depuis plus de trois mois et n'a aucune activité professionnelle. Elle ne produit aucun élément quant à ses liens avec ses enfants. Lors de son audition par les services de police elle a déclaré avoir un enfant à charge et devant le juge des libertés et de la détention elle a précisé que cinq de ses enfants sont placés à l'aide sociale à l'enfance. Ses liens avec un ressortissant français ne sont pas établis par la simple production d'une attestation d'hébergement. Elle a cité trois adresses différentes lors de ses auditions. Elle n'a aucune famille en France. Elle était déjà connue des services de police pour des faits de vol, elle n'a aucune ressource et elle a déclaré lors de son audition avoir eu une amende pour ne pas avoir payé le train. Le risque de récidive est ainsi réel ;

- et les observations de Mme E, assistée d'une interprète en langue roumaine, qui indique souhaiter rester en France. Ses enfants sont avec sa belle-mère et elle n'a aucune attestation de scolarité qu'elle puisse produire.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, ressortissante roumaine née le 8 novembre 1986, serait entrée une première fois en France en 2010 selon ses déclarations. Le 30 mars 2017, elle a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai assortie d'une interdiction de circuler de deux ans. La mesure a été exécutée le 3 avril 2017. Mme E est entrée une seconde fois en France à une date indéterminée. Le 17 août 2023, elle a été placé en garde à vue pour des faits de vol en réunion. Par un arrêté du 18 août 2023, dont la requérante demande l'annulation, le préfet du Haut-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

2. En premier lieu, par un arrêté du 12 janvier 2022, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le lendemain, le préfet du Haut-Rhin a donné délégation à M. I, directeur de la réglementation, à l'effet de signer notamment les décisions contenues dans l'arrêté en litige. Par ce même arrêté, une délégation de signature a notamment été donnée, en cas d'absence ou d'empêchement de M. I, à M. C, chef du service de l'immigration et de l'intégration, à Mme D, adjointe au chef du service de l'immigration et de l'intégration et cheffe du bureau de l'admission au séjour, et à Mme F, cheffe du bureau de l'asile et de l'éloignement, pour signer ces décisions et, en cas d'absence ou d'empêchement de ceux-ci, à M. H A, chargé du contentieux. Il ne ressort pas des pièces du dossier et il n'est pas allégué que M. I, M. C, Mme D et Mme F n'auraient pas été absents ou empêchés à la date de signature de l'arrêté contesté. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

3. En deuxième lieu, les décisions contestées comportent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation manque en fait et doit être écarté.

4. En troisième lieu, les conditions de notification d'une décision administrative sont sans incidence sur sa légalité.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, il ne ressort pas des termes de la décision contestée que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de Mme E. Si la requérante soutient que le préfet n'a pas tenu compte de la circonstance qu'elle a six enfants mineurs en France, il ressort des termes mêmes de son audition par les services de police en date du 18 août 2023 à 9 heures 40 qu'elle a déclaré n'avoir qu'un seul enfant à charge. Par suite, le moyen doit être écarté.

6. En second lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. ".

7. Mme E fait valoir qu'elle est entrée en France pour la première fois en 2010 et qu'elle entretient une relation avec un ressortissant français avec lequel elle a six enfants mineurs. Toutefois, la seule production d'une attestation d'hébergement ne suffit pas à établir la réalité de la vie commune avec M. G. Par ailleurs, Mme E ne démontre pas la réalité de sa relation avec ses enfants, sa participation à leur entretien et leur éducation ni même leur présence en France. A cet égard, elle a déclaré lors de son audition par les services de police en date du 18 août 2023 à 9 heures 40 qu'elle n'a qu'un seul enfant à charge, puis devant le juge des libertés et de la détention que cinq de ses enfants sont placés à l'aide sociale à l'enfance et enfin lors de l'audience publique que ses enfants seraient avec sa belle-mère, sans jamais établir la réalité de ses déclarations. Elle fait également valoir, sans l'établir, que trois de ses enfants seraient scolarisés en France. Elle ne produit aucun élément d'intégration en France. Enfin, il n'est pas établi qu'elle serait dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine. Par suite, c'est sans méconnaître les stipulations de l'article 8 précitées et sans porter atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale que le préfet du Haut-Rhin a pu lui faire obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

8. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que Mme E n'est pas fondée à invoquer, par la voie de l'exception, le moyen tiré de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision portant refus de délai de départ volontaire.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision.

L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence et ne peut l'allonger qu'à titre exceptionnel.".

10. Pour refuser d'accorder à Mme E un délai de départ volontaire pour satisfaire à l'obligation qui lui était faite de quitter le territoire français, le préfet du Haut-Rhin a relevé que Mme E ne dispose pas d'une carte d'identité en cours de validité, elle ne justifie d'aucune adresse personnelle et stable et que son comportement est de nature à troubler l'ordre public. Il ressort des éléments produits en défense que Mme E a été placée en garde à vue pour des faits de vol en réunion. Elle est défavorablement connue des services de police pour des faits de vols aggravés par deux circonstances commis les 17 novembre 2015 et 27 février 2016 et a été condamnée à deux mois d'emprisonnement par le tribunal correctionnel de Mulhouse le 17 février 2017. Dans ces conditions, ces éléments suffisent à établir que la situation de Mme E constituait un cas d'urgence au sens de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile autorisant le préfet à réduire le délai de départ volontaire d'un mois prévu par ces dispositions. Par suite, en n'assortissant pas l'obligation de quitter le territoire français d'un délai de départ volontaire d'un mois, le préfet n'a pas méconnu ces dispositions.

11. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7, Mme E n'est pas fondée à soutenir que la décision contestée méconnaitrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que Mme E n'est pas fondée à invoquer, par la voie de l'exception, le moyen tiré de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision fixant le pays de destination.

13. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

14. Si Mme E fait valoir que la décision contestée méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales précitées, elle n'apporte aucun élément de nature à établir la réalité et l'actualité des risques qu'elle encourt en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

15. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux invoqués au point 7, Mme E n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée méconnaitrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les stipulations de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

16. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. ()".

17. Il est constant que Mme E est la mère de six enfants de nationalité française dont un enfant de quatre mois. Bien qu'ainsi qu'il a été dit précédemment, elle n'a pas été en mesure d'établir sa participation à l'entretien et l'éducation de ses enfants, compte tenu du très jeune âge de son dernier enfant, dans les circonstances très particulières de l'espèce, en prononçant à l'encontre de la requérante une interdiction de circuler sur le territoire français d'une durée de deux ans, le préfet du Haut-Rhin a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation quant à la durée de l'interdiction.

18. Il résulte de ce qui précède que Mme E est seulement fondée à demander l'annulation de la décision du 18 août 2023 par laquelle le préfet du Haut-Rhin a pris à son encontre une interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

19. Le présent jugement, qui annule seulement la décision portant interdiction de circuler sur le territoire français n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Par suite, les conclusions présentées à fin d'injonction sous astreinte par Mme E ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

20. L'Etat n'étant pas la partie perdante, pour l'essentiel, dans le cadre de la présente instance, il n'y a pas lieu de mettre à sa charge la somme que Mme E demande au bénéfice de son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Par suite, ses conclusions présentées à ce titre doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : La décision du 18 août 2023 par laquelle le préfet du Haut-Rhin a interdit à Mme E la circulation sur le territoire français pendant une durée de deux ans est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B E et au préfet du Haut-Rhin.

Lu en audience publique le 23 août 2023 à 15 heures 42.

La magistrate désignée,

C. Marini

Le greffier

L. Thomas

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2302491

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