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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2303013

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2303013

jeudi 9 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2303013
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSCP LEVI-CYFERMAN - CYFERMAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 octobre 2023, la préfète de Meurthe-et-Moselle demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner l'expulsion sans délai de M G D et de Mme A F du logement qu'ils occupent, dans le cadre du dispositif d'hébergement pour les demandeurs d'asile situé au n° 118 avenue du 69 ème RI à Essey-lès-Nancy ;

2°) au besoin d'autoriser le recours à la force publique et de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du lieu d'hébergement pour procéder à l'enlèvement des biens meubles s'y trouvant aux frais et risques des intéressés.

Elle soutient que :

- le maintien non autorisé des intéressés dans leur hébergement fait obstacle à l'accueil de nouveaux demandeurs d'asile ;

- les conditions d'urgence et d'utilité de la mesure demandée sont remplies dès lors que le maintien des intéressés dans les lieux compromet le fonctionnement normal de l'organisme chargé de l'hébergement d'urgence ;

- les demandes d'asile des intéressés ont été rejetées ;

- ils occupent irrégulièrement les lieux depuis le 31 décembre 2022 ;

- ils se sont maintenus dans leur lieu d'hébergement à l'issue du délai qui leur était accordé, malgré la mise en demeure de quitter les lieux dont ils ont fait l'objet.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 novembre 2023, M. D et Mme F, représentés par Me Levi-Cyferman, demandent au juge des référés :

1°) de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de rejeter la requête de la préfète de Meurthe-et-Moselle ;

3°) subsidiairement, d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de leur accorder de larges délais pour quitter leur hébergement ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Levi-Cyferman, leur avocate, de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que celui-ci s'engage à renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat.

Ils soutiennent que :

- l'urgence n'est pas établie par la préfète ;

- l'état de santé de leur enfant les place dans une situation de vulnérabilité.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 91-1647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Di Candia, vice-président, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative pour statuer en matière de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 8 novembre 2023 à 14h25 :

- le rapport de M. Di Candia, juge des référés,

- les observations de M. C, représentant la préfète de Meurthe-et-Moselle, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, et qui précise que la demande de titre de séjour des intéressés a fait l'objet d'un rejet, que les intéressés se sont vus notifier des arrêtés portant notamment obligation de quitter le territoire français le 12 octobre 2023 et que le collège des médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration a estimé que le défaut de prise en charge du jeune B ne devrait pas entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité et que les requérants peuvent bénéficier d'une aide au retour dans leur pays d'origine.

- les observations de Me Levi-Cyferman, avocate de M. D et de Mme F, qui conclut aux mêmes fins que son mémoire par les mêmes moyens, en indiquant que les chiffres avancés par la préfète sur le département de Meurthe-et-Moselle ne fait pas obstacle à la possibilité d'héberger les demandeurs d'asile sur l'ensemble du territoire national, et en précisant que les pathologies du jeune B sont très lourdes dès lors que, touché à la moelle épinière, il ne peut marcher et présente des troubles urologiques.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique du 8 novembre 2023 à 14h48.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

2. En raison de l'urgence, et alors qu'il n'a pas encore été statué sur leur demande d'aide juridictionnelle, il y a lieu d'admettre M. D et Mme F au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire sur le fondement de ces dispositions.

Sur les conclusions de la préfète de Meurthe-et-Moselle :

3. Le chapitre II du titre V du livre V du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile détermine l'ensemble des dispositions applicables à l'hébergement des demandeurs d'asile pris en charge par l'Etat. L'article L. 551-11 du même code, dans sa version applicable à compter du 1er mai 2021 dispose que : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2. () ". En vertu des dispositions de l'article L. 542-1 de ce code, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin, en l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, à la notification de cette décision, ou, lorsqu'un recours a été formé dans ce délai contre la décision de l'Office, à la date de lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de notification de celle-ci. Enfin, en vertu de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. () La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ". L'article L. 521-3 du code de justice administrative dispose que : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".

4. Il résulte de ces dispositions que, saisi par un préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement d'un demandeur d'asile dont le droit de se maintenir sur le territoire a pris fin, le juge des référés y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

5. En premier lieu, il résulte de l'instruction que M D et Mme F, ressortissants géorgiens, entrés en France le 10 novembre 2021, ont sollicité la protection internationale et ont bénéficié, en cette qualité, d'un hébergement dans une structure d'accueil de demandeurs d'asile situé au n° 118 avenue du 69ème RI à Essey-lès-Nancy. Les demandes d'asile de M D et Mme F ont été rejetées par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 15 juin 2022, puis par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 21 octobre 2022. Après que les intéressés ont été informés de la fin, le 15 décembre 2022, de leur prise en charge par le gestionnaire du lieu d'hébergement, la préfète de Meurthe-et-Moselle les a mis en demeure de quitter les lieux par courrier du 13 juin 2023, notifié le 21 juin 2023. Les intéressés s'étant maintenus dans les locaux, la préfète de Meurthe-et-Moselle a, le 16 octobre 2023, saisi le juge des référés en vue d'ordonner leur expulsion.

6. Dès lors que les intéressés se maintiennent dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile, que leurs demandes d'asile ont été définitivement rejetées, que la fin de leur prise en charge leur a été régulièrement notifiée et que la mise en demeure qui leur a été notifiée est demeurée infructueuse, la mesure d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse.

7. En deuxième lieu, la préfète de Meurthe-et-Moselle fait valoir que les arrivées de demandeurs d'asile sont en constante augmentation au niveau local comme au niveau national. En particulier, elle indique que sur le département de Meurthe-et-Moselle, 1 895 places sont dédiées à l'accueil des demandeurs d'asile et que le parc départemental présente actuellement, au vu de l'état réactualisé de la situation au jour de l'audience, un taux d'occupation de 98,5 %, les rares places inoccupées étant soit d'ores et déjà réservées aux nouveaux entrants, soit non mobilisables en raison de travaux de maintenance à prévoir. Enfin, la préfète précise que 25,4 % de ces places sont indûment occupées par des personnes ne relevant plus de la catégorie des demandeurs d'asile, ce qui place le département de Meurthe-et-Moselle à un taux d'indu plus élevé que la moyenne régionale ou nationale, qui est de l'ordre de 10 %. M. D et Mme F ne peuvent utilement reprocher à la préfète de donner les chiffres départementaux, et non nationaux, dès lors que le parc dédié à l'accueil des demandeurs d'asile est géré au niveau départemental. Dans ces conditions, la demande de la préfète de Meurthe-et-Moselle présente un caractère d'urgence et d'utilité, eu égard aux besoins d'accueil des demandeurs d'asile et en raison de la nécessité d'assurer un bon fonctionnement du service public destiné à leur accueil.

8. En troisième lieu, les défendeurs se prévalent de la présence de leurs enfants mineurs dans le logement, dont le jeune B, qui présente de graves soucis de santé. Toutefois, cette circonstance, si elle est de nature à justifier qu'un délai leur soit accordé avant de leur enjoindre de libérer leur logement, ne présente pas le caractère de circonstance exceptionnelle caractérisant une vulnérabilité particulière de nature à justifier leur maintien dans un hébergement pour demandeurs d'asile, alors qu'ils peuvent, s'ils s'y croient fondés, entreprendre les démarches nécessaires pour présenter une demande d'hébergement sur le fondement des dispositions de l'article L. 345-1 et suivants du code de l'action sociale et des familles. En revanche, cette situation justifie d'accorder aux intéressés un délai d'un mois pour quitter leur logement.

9. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre à M D et Mme F de libérer dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance le logement qu'ils occupent dans le cadre du dispositif d'hébergement d'urgence pour demandeurs d'asile au centre d'accueil pour demandeurs d'asile situé 118 avenue du 69ème RI à Essey-lès-Nancy. En l'absence de départ volontaire de M D et Mme F dans ce délai, la préfète pourra avoir recours au concours de la force publique et donner toutes instructions utiles au gestionnaire afin d'évacuer les biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques des intéressés, à défaut pour eux d'avoir emporté leurs effets personnels.

Sur les frais d'instance :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, verse la somme demandée sur ce fondement. Les conclusions présentées à ce titre doivent être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : M D et Mme F sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Il est enjoint à M. D et à Mme F de quitter dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, l'hébergement qu'ils occupent au centre d'accueil pour demandeurs d'asile situé au n° 118 avenue du 69ème R.I. à Essey-lès-Nancy dans le cadre du dispositif d'hébergement pour les demandeurs d'asile.

Article 3 : En l'absence de départ volontaire de M D et Mme F, la préfète de Meurthe-et-Moselle pourra, à l'issue du délai fixé à l'article 2, procéder à l'expulsion de M. D et Mme F et à l'évacuation de leurs biens, par les moyens légaux de son choix, aux frais, risques et périls des intéressés, au besoin avec le concours de la force publique.

Article 4 : Les conclusions présentées par M. D et Mme F sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sont rejetées.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M D et Mme F, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Levi-Cyferman.

Copie de la présente ordonnance sera adressée à la préfète de Meurthe-et-Moselle, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Nancy et à ADOMA.

Fait à Nancy, le 9 novembre 2023.

Le juge des référés,

O. Di Candia

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2303013

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