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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2303065

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2303065

mardi 17 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2303065
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantDEGOULET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 20 octobre 2023 et 26 janvier 2024, M. A B, représenté par Me Degoulet, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 17 octobre 2023 par lequel le préfet de la Meuse a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Meuse de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sous une astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration d'un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État les entiers dépens ainsi qu'une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée en fait ;

- la décision est entachée d'une erreur de fait ;

- le préfet aurait dû saisir la commission du titre de séjour dès lors qu'il vit habituellement en France depuis plus de dix ans ;

- le préfet ne démontre pas avoir procédé à un examen individuel de sa situation ;

- la décision a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- compte tenu de sa situation personnelle, le préfet aurait dû exercer son pouvoir discrétionnaire de régularisation ;

- la décision est entachée d'une erreur de fait ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation quant à la menace réelle et actuelle à l'ordre public qu'il représenterait ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 juin 2024, le préfet de la Meuse conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nancy en date du 30 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grandjean, rapporteure,

- et les observations de Me Degoulet, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant brésilien né le 5 juin 1995 en Guyane, a été condamné par le tribunal correctionnel de Cayenne le 19 juillet 2019 à un an d'emprisonnement pour des faits de vol aggravé par trois circonstances, le 22 juillet 2021 à quatre années d'emprisonnement pour des faits de vol aggravé par deux circonstances et violences aggravées par deux circonstances suivies d'une incapacité n'excédant pas huit jours et, le 22 juillet 2022, à huit mois d'emprisonnement pour des faits de vol aggravé par deux circonstances. Il a également été condamné par le tribunal correctionnel de Nancy le 22 septembre 2021 à deux mois d'emprisonnement pour des faits d'usage illicite de stupéfiants, le 2 mars 2022 à six mois d'emprisonnement pour des faits de détention non autorisée de stupéfiants en récidive et recel de biens provenant d'un délit puni par une peine n'excédant pas cinq ans d'emprisonnement en récidive. Incarcéré au centre pénitentiaire de Remire-Montjoly (Guyane), il a été transféré à la maison d'arrêt de Nancy-Maxéville (Meurthe-et-Moselle) le 13 mai 2020 puis, à compter du 16 août 2022, au centre de détention de Saint-Mihiel (Meuse). Par un arrêté du 17 octobre 2023, le préfet de la Meuse a refusé de lui délivrer un titre de séjour. Par la requête susvisée, M. B demande l'annulation de cette décision.

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué comporte les considérations de droit et de fait qui fondent la décision portant refus de séjour. Ainsi, le préfet de la Meuse, qui n'avait pas à exposer toutes les circonstances de fait relatives à la situation de M. B tenant notamment à sa scolarité en Guyane ou à ses conditions d'hébergement pendant ses plus jeunes années, a cité les éléments pertinents dont il avait connaissance et qui fondent sa décision. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14 () ".

4. M. B justifie être né le 5 juin 1995 à Saint-Georges de l'Oyapock (Guyane) et fait valoir qu'il réside ainsi sur le territoire français depuis plus de dix ans. Toutefois, la production de certificats de scolarité pour les années 2000 à 2006, d'un carnet de correspondance pour l'année scolaire 2006/2007 et d'un certificat d'hébergement au sein de l'institution Home mixte de Saint-Georges de septembre 2003 à mars 2007, ne permettent pas d'établir la réalité de sa présence continue en France depuis sa naissance. Il ressort également de ses déclarations, formulées dans le cadre de sa demande d'aménagement de peine, qu'il aurait arrêté sa scolarité à douze ans en raison d'un déménagement au Brésil, qu'il vit en concubinage depuis l'âge de quatorze ans avec une ressortissante brésilienne qui réside, avec leur fille, au Brésil et qu'il a occupé un emploi de pêcheur pendant plusieurs années dans ce dernier pays. Par ailleurs, aucune pièce du dossier n'atteste de sa présence sur le territoire français entre la fin de l'année 2007 et 2017, et sa période d'incarcération du 27 février 2019 au 27 novembre 2023 ne peut être prise en compte pour établir la durée de son séjour en France, au sens et pour l'application des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi, l'intéressé ne justifiant pas d'une résidence habituelle en France depuis plus de dix ans à la date de l'arrêté attaqué, le préfet de la Meuse n'a pas méconnu les dispositions précitées en ne procédant pas à la saisine préalable de la commission du titre de séjour. Le moyen tiré d'un tel vice de procédure doit, dès lors, être écarté.

5. En troisième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de l'arrêté attaqué que le préfet se serait abstenu de procéder à un examen particulier de la situation du requérant au regard de son droit à un titre de séjour.

6. En quatrième lieu, le préfet a mentionné à tort que l'intéressé avait été mis en cause pour le meurtre d'une personne dépositaire de l'autorité publique, mention figurant sur le fichier de traitement des antécédents judiciaires, alors qu'il ressort des pièces du dossier et notamment de la fiche pénale qu'après avoir été mis en cause pour tentative de meurtre sur personne dépositaire de l'autorité publique, il a été condamné le 22 juillet 2021 pour tentative de violence envers une telle personne. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que, nonobstant cette mention, et compte tenu des nombreuses infractions au titre desquelles l'intéressé a été condamné, le préfet de la Meuse aurait pris la même décision. Par suite, cette mention erronée est sans incidence sur la légalité de la décision.

7. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 423-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger né en France qui justifie par tout moyen y avoir résidé pendant au moins huit ans de façon continue et suivi, après l'âge de dix ans, une scolarité d'au moins cinq ans dans un établissement scolaire français, se voit délivrer, s'il en fait la demande entre l'âge de seize ans et l'âge de vingt-et-un ans, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'un durée d'un an () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. B est né en France et a déménagé au Brésil à l'âge de douze ans. Il n'en ressort ainsi pas de sa situation qu'il aurait suivi une scolarité d'au moins cinq ans dans un établissement scolaire français après l'âge de dix ans. Ayant, en outre, plus de vingt-et-un ans et alors qu'il ne ressort pas des termes de l'arrêté que le préfet ait spontanément examiné la possibilité de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées, le requérant ne peut utilement s'en prévaloir. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

9. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ".

10. Il ressort des pièces du dossier que le requérant a été condamné à cinq reprises entre 2019 et 2023, pour un quantum de peine total de six ans et quatre mois d'emprisonnement, à raison des faits rappelés au point 1 du présent jugement, certains d'entre eux ayant été commis en prison. Eu égard au caractère récent, à la multiplicité et la gravité des faits pour lesquels le requérant a été condamné, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que le préfet de la Meuse a estimé que le comportement de M. B constitue une menace pour l'ordre public et renoncer, pour ce motif, à exercer son pouvoir discrétionnaire de régularisation.

11. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

12. Si M. B établit être né sur le territoire français, en Guyane, le 5 juin 1995 et y avoir résidé et suivi sa scolarité jusqu'en 2007, aucune des pièces du dossier n'atteste en revanche de la continuité de son séjour en France depuis cette dernière année jusqu'au 20 mars 2017, date à laquelle le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter le territoire français. Le requérant n'établit pas non plus la stabilité et l'intensité de ses relations familiales en France dès lors, d'une part, qu'il a lui-même indiqué, au sein du formulaire de demande d'aménagement de peine, que sa mère était repartie au Brésil alors qu'il avait neuf ans, que son père, également reparti au Brésil, est décédé alors qu'il avait douze ans, et que sa compagne, ressortissante brésilienne, et leur fille vivent au Brésil, d'autre part, qu'il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il entretienne des relations d'une intensité particulière avec les membres de sa famille résidant régulièrement en France. Il n'apporte, par ailleurs, aucun élément attestant d'une insertion professionnelle en France. Dans ces conditions, et alors en outre qu'il a été mis en cause pour divers délits commis en Guyane avant d'être condamné à cinq reprises pour une durée totale d'emprisonnement de six années et quatre mois, le refus de titre de séjour en litige n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressé une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été décidé. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, par suite, être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 17 octobre 2023 doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, ainsi qu'en tout état de cause, celles relatives aux dépens de l'instance, ne peuvent qu'être également rejetées.

D E C I D E :

Article 1er :La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Meuse et à Me Degoulet.

Délibéré après l'audience publique du 27 août 2024 à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Milin-Rance, première conseillère,

Mme Grandjean, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 septembre 2024.

La rapporteure,

G. Grandjean Le président,

B. Coudert

La greffière,

I. Varlet

La République mande et ordonne au préfet de la Meuse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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