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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2303107

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2303107

lundi 12 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2303107
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantMARTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 2308808 du 24 octobre 2023, intervenue après la libération de M. B D A, initialement placé au centre de rétention de Lyon Saint-Exupéry, et l'assignation à résidence de celui-ci dans le département de Meurthe-et-Moselle pour une durée de six mois, le magistrat désigné par la présidente du tribunal administratif de Lyon a transmis au tribunal administratif de Nancy le dossier de la requête de M. A.

Par cette requête, enregistrée le 18 octobre 2023 au greffe du tribunal administratif de Lyon, M. B D A demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 octobre 2023 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son égard une interdiction de retour d'une durée de douze mois ;

3°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent, sous astreinte de 150 euros par jour de retard dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, à titre principal de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, ou, subsidiairement, de procéder au réexamen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'auteur de l'arrêté attaqué était incompétent pour en être le signataire ;

- les décisions attaquées ne sont pas suffisamment motivées et sont entachées d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- les décisions que contient l'arrêté ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle ne pouvait intervenir sans un avis du collège des médecins de l'OFII ;

- elle méconnaît le 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il souffre d'importants problèmes de santé dont la préfète était informée ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, alors qu'il a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance, bénéficie d'un contrat jeune majeur et n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement, la préfète a méconnu l'article L. 511-1 II du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant interdiction de retour méconnaît les articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est disproportionnée quant à sa durée.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 novembre 2023, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- l'arrêté du 27 décembre 2016 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Di Candia, vice-président, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par une décision du 1er février 2024, M. A a été placé au centre de rétention administrative de Metz.

Par une décision du 5 février 2024, le bureau d'aide juridictionnelle a accordé à M. A le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Le rapport de M. Di Candia a été entendu au cours de l'audience publique.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Di Candia, magistrat désigné,

- les observations de Me Martin, pour M. A, qui reprend ses moyens et conclusions et indique que sa demande de titre a été retardée compte tenu des difficultés à lui trouver un placement en situation de travail et que ses troubles mentaux, pour lesquels il bénéficie d'un traitement et d'une injection d'hormone, sont graves ;

- et les observations de M. C, qui conclut aux mêmes fins que ses écritures.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 15h53, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 16 octobre 2023, M. B D A, de nationalité guinéenne, né le 5 mai 2005, placé sous tutelle de l'Union départementale des associations familiales de Meurthe-et-Moselle par une ordonnance du 16 mai 2023 de la juge des tutelles du tribunal judiciaire de Nancy, a fait l'objet d'un arrêté de la préfète de Meurthe-et-Moselle l'obligeant à quitter sans délai le territoire français et fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné, assortie d'une interdiction de retour pour une durée de douze mois. Par sa requête, M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Par une décision du 5 février 2024, le bureau d'aide juridictionnelle a admis M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur sa demande tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions :

3. En premier lieu, par un arrêté du 21 août 2023, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, la préfète de Meurthe-et-Moselle a donné délégation à M. Julien Le Goff, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer les décisions relatives notamment à la police des étrangers. Ainsi, le moyen tiré de l'incompétence dont serait entachée la décision attaquée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué mentionne les considérations de droit et de fait qui fondent l'ensemble des décisions.

5. En troisième lieu, les conditions de notification d'une décision n'ont d'incidence que sur les voies et délais de recours contentieux contre cette décision mais n'affectent pas sa légalité et le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué a été notifié dans une langue non comprise par M. A doit être écarté.

Sur les moyens spécifiquement dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié ". Aux termes de l'article R. 611-1 du même code : " Pour constater l'état de santé de l'étranger mentionné au 9° de l'article L. 611-3, l'autorité administrative tient compte d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ". L'article R. 611-2 ajoute que cet avis " est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu : 1° D'un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement l'étranger ou un médecin praticien hospitalier ; 2° Des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. () ". Aux termes de l'article 9 de l'arrêté du 27 décembre 2016 : " L'étranger qui, dans le cadre de la procédure prévue aux titres I et II du livre V du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sollicite le bénéfice des protections prévues au 10° de l'article L. 511-4 () est tenu de faire établir le certificat médical mentionné au deuxième alinéa de l'article 1er. () ". Et en vertu de l'article 1er de cet arrêté : " L'étranger qui dépose une demande de délivrance ou de renouvellement d'un document de séjour pour raison de santé est tenu, pour l'application des articles R. 313-22 et R. 313-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de faire établir un certificat médical relatif à son état de santé par le médecin qui le suit habituellement ou par un médecin praticien hospitalier. / A cet effet, le préfet du lieu où l'étranger a sa résidence habituelle lui remet un dossier comprenant une notice explicative l'informant de la procédure à suivre et un certificat médical vierge, dont le modèle type figure à l'annexe A du présent arrêté ".

7. Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'il envisage de prononcer une obligation de quitter le territoire français à l'encontre d'un ressortissant étranger, le préfet doit s'assurer que la situation de l'intéressé n'entre dans aucun des cas listés à l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En particulier, lorsque des éléments sérieux relatifs à l'état de santé de l'intéressé ont été portés à sa connaissance, il appartient au préfet d'examiner ces éléments en vue de mettre en œuvre la procédure prévue par les dispositions précitées pour faire constater cet état de santé notamment en délivrant le dossier contenant la notice explicative de la procédure et le certificat médical vierge devant être transmis au collège de médecins de l'OFII.

8. En l'espèce il ne ressort pas des pièces des dossiers que M. A aurait porté à la connaissance de la préfète de Meurthe-et-Moselle des éléments sérieux relatifs à son état de santé justifiant une analyse particulière de l'autorité administrative au regard de ces dispositions ou la mise en œuvre de la procédure prévue pour faire constater l'état de santé d'un étranger qui sollicite le bénéfice de la protection prévue par le 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Par ailleurs, les éléments produit par le requérant ne permettent d'établir ni l'exceptionnelle gravité des conséquences d'un défaut de soin, ni l'impossibilité de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans leur pays d'origine. Dans ces conditions, M. A n'établit pas que son état de santé faisait obstacle à son éloignement et le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit, par suite, être écarté.

10. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. M. A se prévaut de son entrée en France en 2021 en qualité que mineur isolé, de sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance, de la circonstance qu'il soit titulaire d'un contrat de jeune majeur et de la maladie chromosomique dont il souffre. Toutefois, s'il ressort des pièces du dossier qu'il souffre d'un syndrome de klinefelter, expliquant son retard mental, et s'il bénéficie d'un placement sous tutelle, ces seuls éléments ne peuvent suffire à regarder l'intéressé comme justifiant d'une vie privée et familiale intense, stable et ancienne en France ou d'une particulière intégration sur le territoire français. En outre, le requérant n'établit pas être dépourvu d'attaches personnelles dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le préfet n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et n'a donc pas méconnu les stipulations précitées.

Sur les moyens spécifiquement dirigés contre les décisions portant refus de lui accorder un délai de départ volontaire et interdiction de retour :

12. Aux termes de l'article L. 612-1 du même code : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. (). ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L.612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français () ".

13. En l'espèce, il ressort des termes de l'arrêté contesté que la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé d'accorder un délai de départ volontaire à M. A aux motifs, d'une part, que sa présence sur le territoire constituait un risque pour l'ordre public, d'autre part qu'il avait déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français. Toutefois, la seule circonstance que M. A se soit montré agité et agressif, lors de son interpellation, ne saurait caractériser une " menace pour l'ordre public " au sens de ces dispositions. Par ailleurs, dès lors que M. A a le statut de majeur sous tutelle, il ne pouvait être tiré de conséquence sur ses intentions hors la présence de son tuteur. M. A est ainsi fondé à soutenir qu'en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, la préfète de Meurthe-et-Moselle a méconnu les dispositions précitées.

14. En deuxième lieu, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est fondée sur les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile aux termes duquel : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. () ". Dès lors que la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire à M. A a été annulée et que la préfète s'est fondée sur les dispositions de l'article L. 612-6 pour interdire le retour sur le territoire français au requérant, ce dernier est fondé à demander l'annulation de la décision d'interdiction de retour par voie de conséquence de celle relative au délai de départ volontaire.

15. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de ne pas accorder de délai de départ volontaire est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin rappelle à l'étranger son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2. Ce délai court à compter de sa notification ".

16. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 16 octobre 2023 de la préfète de Meurthe-et-Moselle en tant seulement qu'elle refuse de lui accorder un délai de départ volontaire et lui interdit de retourner sur le territoire français.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

17. En premier lieu, le présent jugement, par lequel le tribunal ne fait droit que partiellement aux conclusions à fin d'annulation présentées par M. A, n'implique pas que la préfète de Meurthe-et-Moselle réexamine sa situation ni qu'il lui délivre une autorisation provisoire de séjour. Par suite, les conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

18. En second lieu, en application de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il est rappelé à M. A son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2 du même code.

Sur les frais de l'instance :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que la somme demandée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, pour l'essentiel, dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 16 octobre 2023 de la préfète de Meurthe-et-Moselle est annulé en tant qu'il refuse d'accorder à M. A un délai de départ volontaire et lui interdit de retourner sur le territoire français.

Article 3 : En application de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il est rappelé à M. A son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2 du même code.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B D A, à Me Martin et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Lu en audience publique le 12 février 2024 à 17 heure 07.

Le magistrat désigné,

O. Di Candia

La greffière,

L. Rémond

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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