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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2303145

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2303145

jeudi 15 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2303145
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 2
Avocat requérantCUNY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrée les 26 octobre, 10 novembre et 14 décembre 2023, M. A B, représenté par Me Cuny, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 août 2023 par lequel le préfet de la Côte d'Or a fixé le pays de renvoi en exécution de l'arrêté du 26 juillet 2022 prononçant son expulsion du territoire français ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'incompétence de son auteur ;

- la décision ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention contre la torture et autres traitements cruels et inhumains ; le statut de réfugié lui a été retiré mais pas la qualité de réfugié ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il a fui son pays en 2009 et toute sa famille réside en France sous le statut de réfugié ; il s'est marié en France, s'est séparé de son épouse et a trois enfants mineurs qui vivent avec leur mère.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 novembre 2023, le préfet de la Côte d'Or conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 30 novembre 2023 du bureau d'aide juridictionnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Marti ;

- les conclusions de Mme Marini, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Cuny représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant kosovar né le 23 février 1986, est entré en France le 24 avril 2009. Il a obtenu le statut de réfugié par décision de la Cour nationale du droit d'asile du 20 juillet 2011. Ce statut lui a été retiré par décision de l'OFPRA du 21 avril 2022, confirmée par décision de la CNDA du 11 avril 2023, au motif que son comportement constituait une menace pour l'ordre public. Par un arrêté du 28 juillet 2022, notifié le 6 octobre suivant, le préfet de la Côte d'Or a prononcé son expulsion pour menace à l'ordre public. Enfin, par un arrêté du 28 août 2023, le préfet de la Côte d'Or a fixé le Kosovo comme pays à destination duquel il sera renvoyé. Placé en centre de rétention administrative de Metz, puis libéré en cours d'instance sur décision du juge de la liberté et de la détention, M. B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, l'arrêté contesté a été pris par M. Frédéric Carré, secrétaire général de la préfecture de la Côte d'Or, habilité à cet effet par un arrêté du préfet de la Côte d'Or du 2 août 2023 régulièrement publié le 22 août suivant au recueil des actes administratifs de la préfecture. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

3. En deuxième lieu, les conditions de notification d'une décision administrative sont sans incidence sur sa légalité. Par suite, le moyen tiré de ce que les décisions contestées n'auraient pas été notifiées au requérant dans une langue qu'il comprend doit être écarté comme étant inopérant.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 33 de la convention relative au statut des réfugiés du 28 juillet 1951, " 1. Aucun des Etats contractants n'expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques. 2. Le bénéfice de la présente disposition ne pourra toutefois être invoqué par un réfugié qu'il y aura des raisons sérieuses de considérer comme un danger pour la sécurité du pays où il se trouve ou qui, ayant été l'objet d'une condamnation définitive pour un crime ou délit particulièrement grave, constitue une menace pour la communauté dudit pays ". Aux termes de l'article 21 de la directive du 13 décembre 2011 : " 1. Les États membres respectent le principe de non-refoulement en vertu de leurs obligations internationales. / 2. Lorsque cela ne leur est pas interdit en vertu des obligations internationales visées au paragraphe 1, les États membres peuvent refouler un réfugié, qu'il soit ou ne soit pas formellement reconnu comme tel : / a) lorsqu'il y a des raisons sérieuses de considérer qu'il est une menace pour la sécurité de l'État membre où il se trouve ; ou / b) lorsque, ayant été condamné en dernier ressort pour un crime particulièrement grave, il constitue une menace pour la société de cet État membre. () ". Aux termes de l'article L. 511-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version applicable depuis le 1er mai 2021 : " Le statut de réfugié peut être refusé ou il peut être mis fin à ce statut lorsque : / 1° Il y a des raisons sérieuses de considérer que la présence en France de la personne concernée constitue une menace grave pour la sûreté de l'Etat ; / 2° La personne concernée a été condamnée en dernier ressort en France soit pour un crime, soit pour un délit constituant un acte de terrorisme ou puni de dix ans d'emprisonnement, et sa présence constitue une menace grave pour la société ".

5. Il résulte de ces dispositions et de l'application des dispositions de l'article L. 511-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'il peut être dérogé au principe de non-refoulement lorsqu'il existe des raisons sérieuses de considérer que le réfugié constitue une menace grave pour la sureté de l'Etat ou lorsque ayant été condamné en dernier ressort en France soit pour un crime, soit pour un délit constituant un acte de terrorisme ou puni de dix ans d'emprisonnement, il constitue une menace grave pour la société. Toutefois, un Etat membre ne saurait éloigner un réfugié lorsqu'il existe des motifs sérieux et avérés de croire qu'il encourt dans le pays de destination un risque réel de subir des traitements prohibés par les articles 4 et 19 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Ainsi, lorsque le refoulement d'un réfugié relevant de l'une des hypothèses prévues au 4 de l'article 14 ainsi qu'au 2 de l'article 21 de la directive du 13 décembre 2011 ferait courir à celui-ci le risque que soient violés ses droits fondamentaux consacrés aux articles 4 et 19 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'Etat membre concerné ne saurait déroger au principe de non-refoulement sur le fondement du 2 de l'article 33 de la convention de Genève.

6. Il appartient à l'étranger qui conteste son éloignement de démontrer qu'il y a des raisons sérieuses de penser que, si la mesure incriminée était mise à exécution, il serait exposé à un risque réel de se voir infliger des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou aux articles 4 et 19 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Toutefois, ainsi qu'il ressort de l'arrêt du 15 avril 2021 de la Cour européenne des droits de l'homme K.I. contre France (n° 5560/19), le fait que la personne ait la qualité de réfugié est un élément qui doit être particulièrement pris en compte par les autorités. Dès lors, la personne à qui le statut de réfugié a été retiré, mais qui a conservé la qualité de réfugié, ne peut être éloignée que si l'administration, au terme d'un examen approfondi de sa situation personnelle prenant particulièrement en compte cette qualité, conclut à l'absence de risque pour l'intéressé de subir un traitement prohibé par les stipulations précitées dans le pays de destination.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. B ne s'est pas présenté devant la commission d'expulsion et que lors de son audition par les services de police, il n'a fait mention d'aucune crainte en cas de retour au Kosovo. Invité par le préfet à faire part de ses observations sur la perspective d'un retour au Kosovo, il n'a fait état d'aucune crainte particulière. Il ne justifie pas non plus, dans le cadre de la présente instance, des raisons pour lesquelles il s'est vu reconnaître la qualité de réfugié et de l'actualité de ses craintes en cas de retour au Kosovo. Dans ces conditions, en l'absence de tout élément, il ne peut être fait grief au préfet de la Côte d'Or, qui a notamment relevé que le Kosovo faisait à présent partie des pays sûrs, de ne pas avoir procédé à un examen plus approfondi de sa situation au regard de l'existence de risques de traitement inhumain et dégradant à son retour au Kosovo. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention contre la torture et autres traitements cruels et inhumains doit, dès lors, être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

9. Si M. B fait valoir qu'il réside en France depuis 2009 avec toute sa famille réfugiée en France, notamment ses parents chez qui il vit depuis sa levée d'écrou, que ses trois enfants mineurs sont scolarisés, vivent en France avec leur mère qui a le statut de réfugié et ont gardé des contacts avec lui, il ressort des pièces du dossier qu'il est divorcé de son épouse et qu'il ne contribue pas à l'entretien et à l'éducation de ses enfants, avec lesquels il n'établit pas avoir conservé de relations. En outre, il n'établit pas être dépourvu de toute attache familiale dans son pays d'origine. Dans ces conditions, et compte tenu de son comportement tout au long de son séjour en France, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait porté une atteinte disproportionnée au droit qu'il tient de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées.

Sur les frais du litige :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Côte d'Or et à Me Cuny.

Délibéré après l'audience du 25 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Marti, président,

- M. Durand, premier conseiller,

- Mme Wolff, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 15 février 2024.

Le président-rapporteur,

D. MartiL'assesseur le plus ancien,

F. Durand

Le greffier,

F. Richard

La République mande et ordonne au préfet de la Côte d'Or en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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