lundi 11 décembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nancy |
| Section | Tribunal Administratif de Nancy |
| N° Dossier | TA54-2303462 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Reconduites à la frontière |
| Avocat requérant | SELARL AXIO AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 30 novembre 2023, Mme C A, représentée par Me Merll, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 28 novembre 2023 par lequel la préfète des Vosges lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont elle a la nationalité et lui a interdit le retour pendant une durée d'un an, ensemble la décision du même jour par laquelle il l'a assignée à résidence ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Elle soutient que :
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;
- elle a été prise en méconnaissance de son droit d'être entendue ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :
- elle porte une attente disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale et méconnaît l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît l'intérêt supérieur de son enfant, tel que protégé par l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne l'interdiction de retour :
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;
- sa durée est entachée d'erreur d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 6 décembre 2023, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Milin-Rance pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Milin-Rance, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique. Les parties n'étant ni présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée après que l'affaire ait été appelée à l'audience, conformément à l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, née le 30 mai 1986, de nationalité albanaise, est entrée en France le 28 avril 2022 accompagnée de son fils mineur. Sa demande d'asile a été rejetée le 25 juillet 2022 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Le 14 novembre 2022, la préfète des Vosges lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, décision confirmée par jugement du tribunal administratif de Nancy en date du 22 décembre 2022. Le 22 février 2023, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour pour raisons de santé. Par courrier du 7 juin 2023, la préfète l'a informée, à la suite de l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration en date du 19 mai 2023 que son état de santé ne constituait pas un obstacle à son éloignement. Ayant été interpellée par les services de police en poste à Epinal le 28 novembre 2023, elle a fait l'objet, le même jour, d'un arrêté l'obligeant à quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont elle a la nationalité et lui a interdit le retour pendant un an. Assignée à résidence, elle conteste cet arrêté.
Sur les conclusions en annulation :
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
2. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les textes dont la préfète des Vosges fait application et mentionne de manière suffisamment précise les faits qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation des décisions attaquées manque dès lors en fait et ne peut qu'être écarté. Il ne ressort pas des mentions de l'arrêté attaqué ni des pièces du dossier que la préfète, qui a procédé à un examen complet de la situation de la requérante, se soit estimée en situation de compétence liée pour édicter les mesures contestées.
3. En second lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. En outre, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.
4. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a été informée, par courrier en date du 28 novembre 2023, notifié en mains propres, qu'elle était susceptible de faire l'objet d'une décision d'éloignement et a été mise à même de présenter toutes observations utiles au cours de son audition par les services de police le jour-même. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce qu'elle n'a pas pu présenter ses observations doit être écarté.
En ce qui concerne la décision relative au délai de départ :
5. L'arrêté contesté vise le 3° de l'article L. 612-2 et les 4°, 5° et 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lesquels la décision refusant un délai de départ volontaire se fonde et précise que Mme A a explicitement déclaré ne pas souhaiter quitter le territoire français, qu'elle n'avait pas exécuté une précédente mesure d'éloignement et qu'elle était dépourvue de tout titre d'identité ou de voyage. Par suite, la décision comprend les éléments de droit et de faits sur lesquels elle se fonde et le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.
6. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
7. Si la requérante fait valoir qu'elle vit en France avec son fils mineur, son entrée en France le 28 avril 2022 est très récente et elle ne justifie d'aucune circonstance susceptible de justifier qu'un délai de départ volontaire lui soit octroyé pour exécuter la mesure d'éloignement. Au vu de ces éléments, la préfète des Vosges n'a pas porté d'atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale et n'a pas méconnu l'intérêt supérieur de son fils. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ne peuvent qu'être écartés. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle et familiale doit également être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
8. La décision contestée mentionne les dispositions des articles L. 612-12 et L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et mentionne le fait que Mme A, de nationalité albanaise ne justifie pas être exposée à des traitements contraires à ces stipulations en cas de retour en Albanie. Par suite, la décision fixant le pays de renvoi, qui comprend les éléments de droit et de faits sur lesquels elle se fonde, est suffisamment motivée.
9. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines et traitements inhumains et dégradants ".
10. Si Mme A soutient qu'elle encourt des risques pour sa sécurité en cas de retour en Albanie, en raison des violences dont elle aurait été victime de la part de son conjoint, elle n'apporte à l'appui de ses affirmations succinctes aucun élément de nature à établir la réalité des faits invoqués ni que les autorités de son pays ne seraient pas en mesure de la protéger contre des traitements inhumains et dégradants auxquels elle serait personnellement exposée en cas de retour dans son pays d'origine. Au demeurant, sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 25 juillet 2022. Par suite, en fixant l'Albanie comme pays à destination duquel elle est susceptible d'être reconduite d'office, la préfète des Vosges n'a pas méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour.
Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " et aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".
12. L'arrêté contesté relève que le comportement de Mme A représente une menace pour l'ordre public, que son entrée en France est récente, qu'elle ne démontre pas avoir développé des liens avec la France et qu'elle ne justifie d'aucune circonstance humanitaire. Cette décision comporte ainsi l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constitue le fondement. Au vu de ces éléments, du fait que la requérante a été placée en garde-à-vue le 28 novembre 2023 pour avoir commis un vol, la préfète des Vosges n'a pas commis d'erreur d'appréciation en fixant à un an la durée de l'interdiction de retour qui lui est opposée.
13. Il résulte de tout ce qui précède, que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 28 novembre 2023 obligeant Mme A à quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont elle a la nationalité et lui interdisant le retour pendant une durée d'un an, et par voie de conséquence les conclusions présentées au titre des frais d'instance, ne peuvent qu'être rejetées.
D E C I D E
Article 1er: La requête de Mme A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Me Merll et à a préfète des Vosges.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 décembre 2023.
La magistrate désignée,
F. Milin-RanceLa greffière,
M. B
La République mande et ordonne à la préfète des Vosges, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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