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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2303489

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2303489

mardi 23 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2303489
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU OQTF 6 semaines
Avocat requérantELSAESSER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 décembre 2023, Mme C, représentée par Me Elsaesser, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner, avant-dire droit, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ou à la préfète des Vosges la communication, dans un délai de quinze jours, de son entier dossier médical et de l'intégralité des éléments documentaires et données au vu desquels le collège médical de l'Office a rendu son avis sur son état de santé et sur la disponibilité effective des soins au Gabon ;

3°) d'annuler l'arrêté du 18 octobre 2023 en tant que la préfète des Vosges a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être reconduite ;

4°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

5°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de réexaminer sa situation et de lui délivrer, durant l'instruction, une autorisation provisoire de séjour dans les mêmes conditions de délais et d'astreinte ;

6°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros hors taxe à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision portant refus de séjour méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors que la préfète s'est estimée liée par l'avis émis par le collège de médecins de l'OFII et n'a pas procédé à un examen préalable et particulier de sa situation personnelle ;

- elle porte atteinte à son droit de mener une vie privée et familiale normale ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- la décision fixant le pays de destination doit être annulée en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- la préfète n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 décembre 2023, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Sousa Pereira, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Sousa Pereira a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée après l'appel de l'affaire à l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante gabonaise née le 6 novembre 1984, est entrée en France en mars 2020, afin d'y solliciter la reconnaissance du statut de réfugié. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision du 21 mars 2022 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 14 octobre 2022. A la suite de ce rejet, la préfète des Vosges a pris une mesure d'éloignement à son encontre qui a été annulée par le tribunal administratif de Nancy par un jugement en date du 21 février 2023 au motif de la méconnaissance du principe du contradictoire. Par un arrêté du 18 octobre 2023 dont Mme B demande l'annulation, la préfète des Vosges a notamment refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée, sur le fondement des dispositions du 3° et 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra, le cas échéant, être reconduite.

Sur les conclusions relatives à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et alors qu'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'aide juridictionnelle, il y a lieu d'admettre Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de ces dispositions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions contestées :

4. L'arrêté contesté du 18 octobre 2023 vise notamment l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mentionne qu'à la suite du jugement rendu par le tribunal administratif de Nancy Mme B a été intégrée en procédure de demande de titre de séjour en qualité d'étranger malade, rappelle le sens de l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) du 8 août 2023 et expose les raisons pour lesquelles la requérante ne peut prétendre à la délivrance d'un titre de séjour en qualité d'étranger malade. S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français, l'arrêté contesté vise les 3° et 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mentionne le rejet de la demande d'asile présentée par l'intéressée par l'OFPRA et la CNDA, expose la situation personnelle et familiale de la requérante sur le territoire français et précise que l'intéressée n'entre pas dans l'un des cas dans lesquels un étranger ne peut faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français tels que définis par l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. S'agissant de la décision fixant le pays de destination, l'arrêté contesté vise l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, mentionne la nationalité de la requérante et précise que l'intéressée n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Alors que la préfète n'est pas tenue de mentionner tous les éléments relatifs à la situation de l'étranger, cet arrêté comporte ainsi l'ensemble des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Cette motivation révèle également que la préfète des Vosges a procédé à un examen particulier de la situation de Mme B. Les moyens tirés de l'insuffisance de motivation de cet arrêté et du défaut d'examen particulier de la situation de l'intéressée doivent, par suite, être écartés.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de la décision portant refus de séjour :

5. En premier lieu, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que la préfète des Vosges ne s'est pas estimée en situation de compétence liée au regard de l'avis du 8 août 2023 émis par le collège de médecins du service médical de l'OFII.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale" d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé. / Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée. () ".

7. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration venant au soutien de ses dires doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'accès effectif ou non à un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

8. Il ressort des pièces du dossier que, pour refuser de délivrer un titre de séjour à Mme B à raison de son état de santé, la préfète des Vosges s'est fondée sur l'avis du 8 août 2023 du collège de médecins du service médical de l'OFII qui a estimé que l'état de santé de la requérante nécessitait une prise en charge médicale, dont le défaut ne devrait cependant pas entrainer de conséquences d'une exceptionnelle gravité, et que son état de santé lui permettait de voyager sans risque dans son pays d'origine. S'il ressort des documents médicaux produits par la requérante, qui a levé le secret médical, que celle-ci souffre de troubles psychiques nécessitant un suivi médical et un traitement médicamenteux, les éléments médicaux qu'elle produit ou encore les articles de presse relatifs à la prise en charge des patients souffrant de troubles psychiatriques au Gabon, sont tous dénués d'éléments circonstanciés relatifs aux conséquences d'une interruption de ses soins. Par suite, la préfète des Vosges n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de délivrer à Mme B le titre de séjour qu'elle sollicitait sur le fondement de ces dispositions.

9. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme B est entrée irrégulièrement en France à l'âge de trente-six ans et qu'elle y résidait depuis seulement trois ans à la date de la décision en litige. Célibataire et sans charge de famille dans ce pays, elle n'y possède pas non plus d'attaches familiales, alors qu'elle conservait de telles attaches au Gabon, en la personne, notamment, de ses enfants. Par ailleurs, ainsi qu'il a été dit précédemment, son état de santé ne justifie pas la délivrance d'un titre de séjour. Dès lors, il n'apparaît pas que la requérante ait une vie privée et familiale ancrée dans ce pays, à laquelle la préfète des Vosges, en lui refusant l'admission au séjour, aurait porté une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis, en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés précédemment, le moyen tiré de ce que la préfète des Vosges a entaché son arrêté d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle quant à la gravité d'une rupture des soins médicaux qui lui sont prodigués et à la disponibilité du traitement au Gabon doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

11. En premier lieu, Mme B n'est pas fondée à exciper de l'illégalité du refus de titre de séjour à l'encontre de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français.

12. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () / 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. () ".

13. Il résulte de ce qui a été dit au point 8 du présent jugement que la requérante n'établit pas que son état de santé nécessite une prise en charge dont le défaut entraînerait pour elle des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut qu'être écarté.

14. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 8, 9 et 10, la décision en litige n'est pas entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de la gravité de son état de santé sur les conséquences sur la situation personnelle et familiale de la requérante.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de la décision fixant le pays de destination :

15. En premier lieu, faute d'établir l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, Mme B n'est pas fondée à soutenir que la décision fixant le pays de destination devrait être annulée en conséquence d'une telle illégalité.

16. En dernier lieu, Mme B, dont l'état de santé, bien que nécessitant une prise en charge, n'établit, eu égard à ce qui a été dit au point 8 pas que le défaut de soins entraînerait pour elle des conséquences d'une exceptionnelle gravité, ne démontre pas qu'elle ne pourrait pas effectivement bénéficier d'un traitement approprié à son état de santé dans son pays d'origine et y serait, en conséquence, exposé à des traitements inhumains ou dégradants. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste dans l'appréciation de situation personnelle doivent être écartés.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 18 octobre 2023 doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte ainsi que celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C, à Me Elsaesser et à la préfète des Vosges.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 janvier 2024.

La magistrate déléguée,

C. Sousa Pereira

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne à la préfète des Vosges en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2303489

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