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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2303719

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2303719

jeudi 4 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2303719
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 2
Avocat requérantCATHALA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 décembre 2023, M. D A, représenté par Me Cathala, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 décembre 2023 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle a mis en œuvre une décision des autorités italiennes l'obligeant à quitter le territoire de cet État et a fixé le pays de destination ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente en l'absence de délégation de signature régulièrement publiée ;

- elle a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu tel que garanti par les principes généraux du droit de l'Union européenne et l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'un vice de procédure au regard des dispositions de l'article R. 615-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le caractère définitif et exécutoire de la mesure d'éloignement italienne n'est pas établi ;

- elle est insuffisamment motivée en droit et en fait ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen individuel et sérieux de sa situation, dès lors qu'il n'a pas été procédé aux vérifications nécessaires pour établir son âge, alors qu'il est mineur et qu'il ne peut faire l'objet d'une mesure d'éloignement ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 février 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Wolff, rapporteure,

- et les observations de Me Cathala, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A, ressortissant malien, déclare être entré sur le territoire français le 12 décembre 2023. Le 13 décembre 2023, il a fait l'objet d'un contrôle par les services de police et a été placé en rétention à fin de vérification de son identité. Par un arrêté du 14 décembre 2023, la préfète de Meurthe-et-Moselle a mis en œuvre une décision des autorités italiennes l'obligeant à quitter le territoire de cet État et a fixé le pays de destination. Par sa requête, M. A demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions au titre de l'aide juridictionnelle :

2. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale pour contester la décision contestée par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 22 février 2024. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions tendant à ce qu'il soit admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par M. Julien Le Goff, secrétaire général de la préfecture, auquel la préfète de Meurthe-et-Moselle a délégué sa signature à l'effet de signer notamment les décisions en matière d'éloignement des étrangers par un arrêté du 21 août 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour. Le moyen tiré de l'incompétence de M. B, signataire de l'arrêté contesté, doit dès lors être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre. () ". Si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant mise en œuvre d'une obligation de quitter le territoire d'un État membre de l'Union européenne, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

5. En l'espèce, M. A, qui se borne à soutenir que son droit d'être entendu a été méconnu, ne précise pas en quoi il disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la mesure d'éloignement litigieuse et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à cette décision. Au demeurant, il ressort des mentions du procès-verbal d'audition de M. A par les services de police le 13 décembre 2023 qu'il a précisément été invité à formuler ses observations sur l'éventualité d'une mesure de reconduite à la frontière. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision contestée méconnaîtrait les stipulations de l'article 41 de la charte susvisée ne peut qu'être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 615-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider de mettre en œuvre une décision obligeant un étranger à quitter le territoire d'un autre État dans les cas suivants : / 1° L'étranger a fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission en vertu d'une décision de refus d'entrée ou d'éloignement exécutoire prise par l'un des autres États parties à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 et se trouve irrégulièrement sur le territoire métropolitain ; / 2° L'étranger a fait l'objet, alors qu'il se trouvait en France, d'une décision d'éloignement exécutoire prise par l'un des autres États membres de l'Union européenne, la République d'Islande, la Principauté du Liechtenstein, le Royaume de Norvège ou la Confédération suisse ". Aux termes de l'article R. 615-2 du même code : " L'autorité administrative peut, en application du 2° de l'article L. 615-1, décider de mettre en œuvre une décision d'éloignement exécutoire prise par l'un des autres Etats membres de l'Union européenne, la République d'Islande, la Principauté du Liechtenstein, le Royaume de Norvège ou la Confédération suisse () ". Enfin, aux termes de l'article R. 615-3 du même code : " Avant de décider de mettre en œuvre la décision d'éloignement prise à l'encontre d'un étranger par un Etat mentionné à l'article R. 615-2, l'autorité administrative s'assure, dans tous les cas, de son caractère exécutoire et de ses motifs en consultant à cette fin l'Etat qui l'a édictée ".

7. Il ressort des pièces du dossier, qu'après avoir fait l'objet d'un refus d'entrée à Menton le 10 décembre 2023, M. A est entré sur le territoire français le 12 décembre 2023, après avoir transité par l'Italie et la Suisse. Il ressort également des pièces du dossier qu'il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement du territoire italien datée du 11 décembre 2023 et, d'après les termes mêmes de l'arrêté contesté, d'un signalement au fichier Schengen à la même date. Dans ces conditions, la décision en litige ayant été prise sur le fondement des dispositions du 1° de l'article L. 615-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, M. A ne peut par conséquent utilement invoquer une méconnaissance des dispositions des articles R. 615-2 et R. 615-3 du même code dès lors que ces dispositions ne trouvent à s'appliquer qu'en cas de décision prise sur le fondement du 2° de l'article L. 615-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. En quatrième lieu, la décision en litige vise les textes dont elle fait application, en particulier l'article L. 615-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. A dont les éléments sur lesquels la préfète s'est fondée pour décider de sa reconduite d'office à la frontière en exécution d'un signalement aux fins de non-admission dans l'espace Schengen prononcé par les autorités italiennes après qu'une obligation de quitter le territoire italien lui ait été faite le 11 décembre 2023 et a fixé le pays de destination. La décision en litige précise également qu'il n'est pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale. Dès lors, cet arrêté, qui n'avait pas à faire mention des motifs justifiant la décision d'éloignement des autorités italiennes, comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et le moyen tenant à son insuffisante motivation ne peut qu'être écarté.

9. En cinquième lieu, M. A soutient que la préfète de Meurthe-et-Moselle n'a pas tenu compte de sa minorité, et ne l'a pas vérifiée, avant de prendre l'arrêté contesté. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, en particulier du refus d'entrée sur le territoire le 10 décembre 2023 et du procès-verbal d'audition par les services de police, le 13 décembre 2023, lors de laquelle il n'a d'ailleurs pas fait mention de sa minorité, qu'il est né en janvier 2001. En outre, le requérant se prévaut d'un acte de naissance et d'un jugement supplétif qui sont produits pour la première fois dans le cadre de la présente instance. Dans ces conditions, la préfète de Meurthe-et-Moselle n'a pas entaché sa décision d'un défaut d'examen individuel et complet de sa situation.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

11. Ainsi qu'il a été dit au point 9 ci-dessus, M. A produit pour la première fois à l'instance un acte de naissance daté du 30 juillet 2018 et un jugement supplétif daté du 16 juillet 2018 aux termes desquels il serait né le 24 avril 2009. Il ressort toutefois des pièces du dossier que le requérant n'a aucunement fait mention de sa minorité aux services de police ni lors de son refus d'entrée sur le territoire le 10 décembre 2023, ni lors de son audition du 12 décembre 2023. En outre, il ressort des pièces du dossier, notamment du refus d'entrée sur le territoire, du procès-verbal d'audition et de la mesure d'éloignement prise par les autorités italiennes que M. A a déclaré être né en janvier 2001. En tout état de cause, à supposer même que M. A soit mineur, il n'établit pas en quoi la mesure d'éloignement contestée méconnaîtrait les dispositions précitées. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à soutenir que la préfète aurait méconnu les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant en édictant la mesure d'éloignement litigieuse.

12. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

13. M. A se borne à se prévaloir de sa minorité et de ce que sa prise en charge tant en Italie qu'en France est défaillante. Il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier que M. A ait demandé une prise en charge en France, alors que la préfète établit d'ailleurs qu'il n'a pas formé de demande d'asile depuis son entrée sur le territoire, ce dernier ne justifie ainsi pas de la réalité des menaces qu'il encourrait dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées, qui doit être regardé comme dirigé contre la décision fixant le pays de destination, ne peut qu'être écarté.

14. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir opposée en défense, que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 14 décembre 2023 présentées par M. A doivent être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens ou la partie perdante, la somme demandée par M. A au bénéfice de son conseil au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de se prononcer sur les conclusions de M. A tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, à Me Cathala et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Délibéré après l'audience publique du 15 février 2024 à laquelle siégeaient :

M. Davesne, président,

M. Durand, premier conseiller,

Mme Wolff, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 avril 2024.

La rapporteure,

É. WolffLe président,

S. Davesne

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2303719

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