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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400109

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400109

mardi 2 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400109
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 janvier 2024, M. B A, représenté par Me Sgro, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 12 décembre 2023 par lequel la préfète des Vosges a refusé de lui délivrer un titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont il a la nationalité ;

3°) d'enjoindre à la préfète de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois ou, à défaut, de procéder à un nouvel examen de sa situation dans un délai de deux mois, et dans tous les cas, de lui remettre une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de sept jours ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou, à titre subsidiaire, si l'aide juridictionnelle lui était refusée, de mettre à la charge de l'Etat le versement à son profit de la même somme en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté a été pris par une autorité incompétente car le signataire ne justifie pas d'une délégation de signature du préfet ;

- il est entaché d'un défaut de motivation en droit et en fait, en méconnaissance de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

- il a été pris en méconnaissance de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il remplit les conditions ;

- la préfète a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de lui délivrer un titre de séjour au motif qu'il ne justifie pas de son état civil et a méconnu l'autorité de la chose jugée par le tribunal pour enfants, et le principe de sécurité juridique ; elle a omis d'interroger les autorités maliennes, en méconnaissance de l'article 47 du code civil et de l'article 1er du décret du 24 décembre 2015 ; le rapport de la police aux frontières est entaché d'un biais méthodologique ; aucun des motifs invoqués n'est de nature à affecter la régularité du jugement supplétif et de l'acte de naissance produits ;

- la préfète a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision au regard de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision contestée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle a été prise en méconnaissance de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination seront annulées par voie de conséquence.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 janvier 2024, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par une décision en date du 5 février 2024, le bureau d'aide juridictionnelle a admis M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le décret n° 2015-1740 du 24 décembre 2015 relatif aux modalités de vérification d'un acte d'état civil étranger ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Milin-Rance,

- et les observations de Me Sgro, représentant M. A.

Connaissance prises des pièces produites en note en délibéré pour M. A et enregistrées le 20 mars 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 1er mars 2003, de nationalité malienne, est entré en France mineur et a bénéficié d'une ordonnance de placement provisoire du juge des tutelles des mineurs auprès du service de l'aide sociale à l'enfance du département des Vosges le 22 octobre 2018. Le 5 juillet 2021, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour et a été mis en possession de récépissés l'autorisant à travailler régulièrement renouvelés. Il demande l'annulation de l'arrêté en date du 12 décembre 2023 par lequel la préfète des Vosges a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont il a la nationalité ou de tout pays pour lequel il établit être légalement admissible.

Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. " L'article 61 du décret du 28 décembre 2020 susvisé prévoit : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Il ressort des pièces du dossier que, par une décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 5 février 2024, postérieure à l'introduction de la requête, M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, les conclusions tendant à ce que soit prononcée l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle du requérant sont devenues sans objet. Il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions en annulation :

4. En premier lieu, par un arrêté du 2 octobre 2023 publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, la préfète des Vosges a donné délégation à M. David Percheron, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département des Vosges à l'exception de la réquisition du comptable et des réquisitions de la force armée. Ainsi, le moyen tiré de l'incompétence dont serait entaché l'arrêté attaqué doit être écarté.

5. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde. Il est, dès lors, suffisamment motivé. Le moyen tiré du défaut de motivation doit donc être écarté. Il ne ressort pas de cette motivation que la préfète n'aurait pas procédé à un examen complet et personnalisé de la situation de M. A.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur son insertion dans la société française ".

7. D'une part, lorsqu'il examine une demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", présentée sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou entre dans les prévisions de l'article L. 421-35 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il a été confié, au plus tard à l'âge de seize ans, au service de l'aide sociale à l'enfance. Si ces conditions sont remplies, le préfet ne peut alors refuser la délivrance du titre qu'en raison de la situation de l'intéressé appréciée de façon globale notamment au regard du caractère réel et sérieux du suivi de sa formation, de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Le juge de l'excès de pouvoir exerce un contrôle restreint sur les motifs de refus de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du même code, la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Aux termes de ce dernier article : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

9. Ces dispositions posent une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Cependant, la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

10. A l'appui de sa demande de titre de séjour, M. A a présenté un " jugement supplétif d'acte de naissance - pour extrait conforme " n° 1467 du 12 février 2019 établi le 14 février 2019 et un " acte de naissance - volet n°3 " n° 749/Rg155 établi le 15 février 2019. S'il ressort du rapport d'examen technique documentaire établi le 27 octobre 2023 que les services de la police aux frontières ont relevé que le premier document produit ne comprenait pas toutes les mentions prévues pour les jugements supplétifs et notamment les références aux juges et aux parties, la motivation, les pièces justificatives et le certificat de non appel, cette critique est sans incidence dès lors que le document produit est un extrait et non une expédition conforme d'un tel jugement. En revanche, à défaut de production du jugement supplétif sur la base duquel cet extrait ainsi que l'acte de naissance ont été dressés, et dont ils sont indissociables, ces derniers documents ne peuvent être regardés comme bénéficiant par eux-mêmes de la présomption d'authenticité prévue par l'article 47 du code civil. Le rapport d'examen technique documentaire relève à cet égard qu'en comparaison avec les formes usitées au Mali, l'extrait de jugement supplétif comprend des anomalies de présentation et que la date de transcription ne respecte pas le délai d'appel. En ce qui concerne l'acte de naissance, sa mise en page présente également des défauts, ses pré-impressions ont été réalisées au toner, le numéro de série n'est pas précédé des lettres préimprimées AN en typographie et a été imité au tampon, le numéro NINA n'est pas renseigné, la date de transcription contrevient au délai d'appel, le numéro de registre est erroné et les mentions renseignées comportent des informations qui ne figurent pas sur le premier document. Ainsi, au vu de l'ensemble des anomalies ainsi relevées, et nonobstant l'établissement de cartes consulaires délivrées les 28 août 2019 et 18 août 2022 par l'ambassade du Mali, la préfète des Vosges n'a pas commis d'erreur d'appréciation en estimant que les documents présentés par M. A ne présentaient pas de force probante suffisante. En l'absence de doute, elle n'était pas tenue de saisir les autorités du pays d'origine aux fins de vérification.

11. Dès lors que la préfète a constaté que les actes d'état civil produits par M. A ne permettaient pas d'établir son âge et, en conséquence, de justifier qu'il avait été pris en charge par les services de l'aide sociale au plus tard à l'âge de seize ans, la préfète pouvait, pour ce seul motif, rejeter sa demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la préfète des Vosges aurait commis une erreur de droit en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de ces dispositions.

12. M. A ne peut utilement se prévaloir de l'autorité de la chose jugée par le juge de tutelle des mineurs, par ordonnance du 22 octobre 2018, qui n'a pas statué en matière de droit au séjour et qui, au demeurant, ne s'est pas prononcé au vu des documents produits dans la présente instance. Il ne peut davantage se fonder sur les décisions prises par le juge judiciaire pour se prévaloir du principe de sécurité juridique dans un litige statuant sur son droit au séjour.

13. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A ait saisi la préfète des Vosges d'une demande tendant à son admission au séjour sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, il ne ressort pas des termes de l'arrêté attaqué que la préfète ait examiné l'opportunité d'admettre M. A au séjour sur ces fondements. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de ces dispositions doivent être écartés comme inopérants.

14. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

15. Il ressort des pièces du dossier que la présence en France de M. A est attestée à partir du 22 octobre 2018 et qu'il n'était donc présent sur le territoire français que depuis cinq ans à la date de la décision litigieuse. Si le requérant justifie avoir été scolarisé pendant trois ans avant d'obtenir un CAP de cuisinier et de conclure un contrat de travail en cette qualité, célibataire et sans enfant, il n'apporte aucun élément permettant d'établir la réalité de son intégration dans la société française. Par ailleurs, il ne démontre pas être dépourvu d'attaches au Mali où réside sa mère et où il a vécu pendant 15 ans. Dans ces conditions, la décision par laquelle la préfète des Vosges a refusé de lui délivrer un titre de séjour n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle a été prise. M. A n'est ainsi pas fondé à soutenir que cette décision méconnaîtrait les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

16. En dernier lieu, M. A n'étant pas fondé à demander l'annulation de la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour, ses moyens tirés de ce que les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi devraient être annulées par voie de conséquence de l'annulation de la décision de refus de titre de séjour doivent être écartés.

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. A tendant à l'annulation de l'arrêté du 12 décembre 2023 doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, de ses conclusions aux fins d'injonction sous astreinte ainsi que de celles présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, et à la préfète des Vosges.

Délibéré après l'audience du 12 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Milin-Rance, première conseillère,

Mme Grandjean, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 avril 2024.

La rapporteure,

F. Milin-Rance

Le président,

B. Coudert

La greffière,

I. Varlet

La République mande et ordonne à la préfète des Vosges en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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