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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400192

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400192

mardi 30 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400192
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantGEHIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires enregistrés les 25 janvier, 9 février et 15 mars 2024, M. B A, représenté par Me Géhin, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler les décisions du 9 janvier 2024 par lesquelles la préfète des Vosges l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit ;

3°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sans délai ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la compétence du signataire de l'arrêté n'est pas établie ;

- la préfète a méconnu son droit à être entendu préalablement à l'adoption de la décision ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle ne pouvait être fondée sur les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- aucune décision portant obligation de quitter le territoire français ne pouvait être prise à son encontre sans que lui ait été opposé, concomitamment, un refus de titre de séjour ;

- la préfète n'a pas procédé à l'examen complet et sérieux de sa situation ;

- la décision est entachée d'erreurs de fait ;

- la décision a été prise en méconnaissance des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et aurait dû être précédée de l'avis de l'office français de l'immigration et de l'intégration en application de l'article R. 611-1 du même code ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par des mémoires en défense enregistrés les 9 février et 21 mars 2024, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Elle soutient :

- à titre principal, que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés ;

- à titre subsidiaire, qu'il y a lieu de procéder à une substitution de base légale, la décision d'éloignement pouvant être fondée sur les dispositions, non du 1° mais du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nancy en date du 22 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grandjean, rapporteure,

- et les observations de Me Géhin, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant arménien né le 31 août 1990, est entré en France le 15 novembre 2019, selon ses déclarations, pour y solliciter le statut de réfugié. Sa demande d'asile a été rejetée par des décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 28 juillet 2021 et de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 10 décembre 2021. Le préfet des Vosges a, par un arrêté du 29 janvier 2021, obligé l'intéressé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Le recours formé par le requérant contre ces décisions a été rejeté par un jugement du tribunal administratif de Nancy en date du 10 décembre 2021. Après qu'il a été placé en garde à vue pour des faits de tentative de vol, l'intéressé a fait l'objet, le 28 janvier 2023, d'une nouvelle décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et a été assigné à résidence. Par un arrêté du 9 janvier 2024, la préfète des Vosges lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office et a prononcé une interdiction de retour d'une durée d'un an. Par la requête susvisée, M. A demande l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions relatives à l'aide juridictionnelle :

2. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 22 février 2024. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant à son admission à l'aide juridictionnelle provisoire, ni en tout état de cause de surseoir à statuer dans l'attente de la décision du bureau d'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, l'arrêté est signé par M. David Percheron, secrétaire général, auquel la préfète des Vosges établit avoir délégué sa signature aux fins de signer les décisions en litige par un arrêté en date du 2 octobre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision litigieuse manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, si M. A soutient que la mesure d'éloignement prise à son encontre a été édictée sans qu'il ait été préalablement entendu, ce moyen ne peut qu'être écarté dès lors que la préfète des Vosges justifie avoir sollicité préalablement les observations du requérant sur la mesure d'éloignement qu'elle envisageait de prendre.

5. En troisième lieu, l'arrêté litigieux énonce avec une précision suffisante et dépourvue de caractère stéréotypé, les considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

6. En quatrième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué, ni des pièces du dossier que la préfète des Vosges se serait abstenue de procéder à un examen particulier de la situation du requérant avant de prendre la décision en litige. Dès lors, ce moyen doit être écarté.

7. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; / () ".

8. D'une part, il ressort des termes de l'arrêté en litige que la préfète des Vosges a fondé sa décision portant obligation de quitter le territoire français sur les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il est constant que M. A est entré irrégulièrement sur le territoire français et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'à la date de la décision attaquée, l'intéressé justifiait disposer d'un titre de séjour en cours de validité ou avoir sollicité le renouvellement d'un tel titre antérieurement à l'expiration de sa durée de validité. Ainsi, la préfète des Vosges pouvait légalement se fonder sur les dispositions précitées du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour décider l'éloignement de M. A sans qu'y fasse obstacle la circonstance alléguée qu'il serait susceptible d'entrer dans les prévisions du 3° du même article en raison du refus de séjour qu'il soutient lui avoir été opposé par la préfète des Vosges. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la préfète aurait entaché sa décision d'une erreur de droit.

9. D'autre part, il résulte de ce qui précède que la circonstance que l'arrêté litigieux du 9 janvier 2024 ne se prononce pas sur la demande de titre de séjour que le requérant soutient avoir formée est sans incidence sur la légalité de la mesure d'éloignement contestée dès lors que cette dernière, ainsi qu'il a été dit, a été prise sur le fondement des seules dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit ne peut qu'être écarté.

10. En sixième lieu , aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié : / () ".

11. Informé le 24 novembre 2023 par la préfète des Vosges de son intention de lui opposer une obligation de quitter le territoire français, M. A a fait part de ses observations le 30 novembre suivant en signalant notamment les troubles de santé dont il souffre. Toutefois, par son avis émis le 31 décembre 2022, le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) avait estimé que si l'état de santé de M. A nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pouvait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il pouvait y bénéficier effectivement d'un traitement approprié et que son état de santé lui permettait de voyager sans risque vers son pays d'origine. Le requérant n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause cette appréciation portée moins d'un an auparavant. Dans ces conditions, la préfète n'a ni entaché sa décision d'un vice de procédure en ne saisissant pas à nouveau le collège de médecins de l'OFII de la situation médicale du requérant, ni commis d'erreur d'appréciation en ne faisant pas application des dispositions précitées de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

12. En septième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

13. En l'espèce, M. A fait valoir que le centre de ses intérêts familiaux, matériels et moraux se trouve désormais en France. Toutefois, il ne justifie pas être dépourvu de toute attache familiale dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de vingt-neuf ans et où ses parents, en situation irrégulière en France, ont également vocation à retourner à la suite de l'obligation de quitter le territoire français que la préfète des Vosges a édictée à leur encontre le 9 janvier 2024. S'il se prévaut de la présence en France d'un oncle paternel, il ne démontre pas l'intensité de ses relations avec lui, quand bien même celui-ci lui a établi une promesse d'embauche pour un emploi dans son entreprise de bâtiment. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, par suite, être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste commise par la préfète dans l'appréciation de sa situation doit également être écarté.

14. En dernier lieu, l'arrêté ne fait mention que de la présence des parents, également en situation irrégulière sur le territoire français, du requérant alors que ce dernier fait valoir les liens qu'il entretient avec un oncle résidant à Reims qui lui a proposé un contrat de travail. Le requérant soutient également qu'il est entré non le 5 mars 2020 en compagnie de ses parents comme indiqué dans l'arrêté en litige, mais seul le 15 novembre 2019. Toutefois, cette omission et cette erreur de fait alléguée n'affectent pas les motifs de la décision d'éloignement tenant à l'entrée irrégulière de M. A sur le territoire français et ne remettent pas en cause la circonstance qu'aucun des arguments opposés par l'intéressé tenant en particulier à son état de santé ou à sa vie privée et familiale n'est susceptible de s'opposer à cette décision. Par suite le moyen tiré d'une erreur de fait doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de la décision fixant le pays de destination :

15. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que M. A n'établit pas que la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à son encontre est illégale. Dès lors, l'exception d'illégalité de cette décision, soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination, n'est pas fondée et doit être rejetée.

16. En second lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'est pas assorti des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé.

17. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 9 janvier 2024 pris par la préfète des Vosges.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

18. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'appelle aucune mesure d'exécution. Il s'ensuit que les conclusions susvisées ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens ou la partie perdante, la somme demandée par M. A au bénéfice de son conseil au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er :La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la préfète des Vosges et à Me Géhin.

Délibéré après l'audience publique du 2 avril 2024 à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Milin-Rance, première conseillère,

Mme Grandjean, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 avril 2024.

La rapporteure,

G. Grandjean Le président,

B. Coudert

La greffière,

A. Mathieu

La République mande et ordonne à la préfète des Vosges en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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