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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400204

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400204

mardi 7 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400204
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantCHAIB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 26 janvier et 6 mars 2024, M. A B, représenté par Me Chaïb, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéficie de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 24 janvier 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de six mois ;

3°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, immédiatement, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Chaïb, avocate de M. B, de la somme de 1 200 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence de son auteur ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de son pouvoir discrétionnaire ;

- la décision fixant le pays de destination doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur d'appréciation ;

- la décision portant refus de délai de départ volontaire est entachée d'une inexacte appréciation des faits au regard de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il n'a pas indiqué souhaiter fuir ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et refusant un délai de départ volontaire ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, son comportement ne constituant pas une menace pour l'ordre public.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er mars 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Bastian a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant malien, a déclaré être né le 28 octobre 2002 et entré en France en janvier 2019. Par une décision du 26 juillet 2021, le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité en sa qualité de jeune majeur et sur le fondement de l'admission exceptionnelle au séjour. Par un jugement n° 2103661 du 22 septembre 2022, le tribunal administratif a rejeté sa requête tendant à l'annulation de cette décision. Le 23 janvier 2024, M. B a fait l'objet d'un contrôle d'identité par les services de la gendarmerie nationale et a été placé en retenue pour vérification de son droit au séjour. Par un arrêté du 24 janvier 2024, dont il demande l'annulation, la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de six mois.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 5 avril 2024, le bureau d'aide juridictionnelle a admis M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions tendant à ce qu'il soit admis au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle.

Sur les autres conclusions :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, par un arrêté du 21 août 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de Meurthe-et-Moselle le même jour, la préfète de Meurthe-et-Moselle a donné délégation à M. Julien Le Goff, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer tous les arrêtés relevant des attributions de l'Etat dans le département de Meurthe-et-Moselle, à l'exception des arrêtés de conflit. Dans ces conditions, M. C était compétent pour signer l'arrêté en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

5. M. B, célibataire et sans charge de famille, ne fait état d'aucun lien familial en France et n'établit pas qu'il serait dépourvu d'attaches dans son pays d'origine où il ne serait en conséquence pas isolé. Dans ces conditions, nonobstant la durée de son séjour en France et les efforts d'intégration fournis, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, la préfète aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle ne peut qu'être écarté.

6. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point précédent, et alors même que M. B a été relaxé, par un jugement du 28 septembre 2023, par le tribunal correctionnel de Nancy des faits de violation de domicile et de violence aggravée par deux circonstances suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours, la préfète n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en refusant de faire usage de son pouvoir discrétionnaire.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

7. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que, les moyens dirigés à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français ayant été écartés, le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. M. B ne produit aucun élément de nature à établir la réalité et le caractère personnel des risques qu'il encourt en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations citées au point précédent doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () " Aux termes de l'article L. 612-2 de ce code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. "

11. Il ressort des pièces du dossier que par un jugement du 28 septembre 2023, le tribunal correctionnel de Nancy a relaxé M. B des faits de violation de domicile et de violence aggravée par deux circonstances suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours. Par suite, M. B est fondé à soutenir qu'en considérant que son comportement constituait une menace pour l'ordre public en raison de ces faits, la préfète de Meurthe-et-Moselle a inexactement appliqué les dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

12. Toutefois, la décision en litige est également fondée sur la circonstance qu'il existe un risque que M. B se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet.

13. D'une part, il ressort des pièces du dossier qu'au cours de son audition du 23 janvier 2024, les services de la gendarmerie nationale ont informé M. B que le préfet envisageait de prendre à son encontre une obligation de quitter le territoire français assorti d'un délai de départ volontaire de trente jours. Interrogé sur la perspective qu'il exécute volontairement cette décision, M. B a indiqué qu'il ne souhaitait pas regagner le Mali. D'autre part, M. B n'a pas été en mesure de présenter des documents d'identité ou de voyages en cours de validité. Par suite, le préfet n'a pas inexactement appliqué les dispositions des articles L. 612-2 et 3 en considérant qu'il existait un risque que M. B se soustraie à l'exécution de la mesure d'éloignement.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

14. Il résulte de ce qui précède que, les moyens dirigés contre les décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire ayant été écartés, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de ces décisions.

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () " Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () "

16. A supposer que M. B entende contester le principe de l'interdiction de retour sur le territoire français, aucun délai de départ volontaire ne lui a été accordé, de sorte que le préfet était tenu, sauf circonstance humanitaire, d'assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Dès lors, il ne peut utilement soutenir qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public pour contester le principe de l'interdiction de retour sur le territoire français. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

17. A supposer que M. B entende contester la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, il résulte de ce qui a été dit au point 11 qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public. Toutefois, le préfet s'est également fondé, pour prendre la décision en litige, sur les circonstances que M. B est entré en France récemment, qu'il ne peut se prévaloir de l'intensité des liens tissés sur le territoire national et qu'il est célibataire et sans enfant. Or, M. B ne conteste pas utilement ces motifs. Par suite, le moyen tiré de l'inexacte application des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

18. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 24 janvier 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de six mois. Par suite, sa requête doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur la demande d'aide juridictionnelle à titre provisoire de M. B.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Chaïb et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Di Candia, président,

- Mme Bourjol, première conseillère,

- M. Bastian, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mai 2024.

Le rapporteur,

P. Bastian

Le président,

O. Di Candia

Le greffier,

P. Lepage

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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