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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400244

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400244

jeudi 8 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400244
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantSCP LEVI-CYFERMAN - CYFERMAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 janvier 2024 à 14 heures 22 et régularisée le 1er février 2024, Mme C, représentée par Me Levi-Cyferman, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 26 janvier 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

3°) d'annuler l'arrêté du 26 janvier 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a assignée à résidence sur le territoire de la métropole du Grand Nancy où elle est autorisée à circuler munie des documents justifiant de sa situation administrative, pendant une durée de quarante-cinq jours, renouvelable une fois, et l'a obligée à se présenter tous les mardis et jeudis, y compris les jours fériés à 9h00 auprès des services de police ;

4°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour l'autorisant à travailler ou, à défaut, de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en ce que la préfète n'a pas respecté le contradictoire ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de la situation personnelle de l'intéressée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur de droit en ce qu'il ne pouvait faire l'objet d'une mesure d'éloignement, en application de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le refus d'accorder un délai de départ volontaire ne se justifie pas ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français n'est pas motivée ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation quant à son principe et à sa durée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'arrêté portant assignation à résidence doit être annulé par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- il n'existe pas de perspective raisonnable d'éloignement ;

- il porte atteinte à sa liberté d'aller et de venir et de celle de ses enfants ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 février 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

Le président du tribunal a désigné M. Bastian, conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bastian,

- les observations de Me Lévi-Cyferman, qui rappelle le parcours migratoire et la situation familiale de Mme B, qui rappelle que Mme B est atteinte du VIH, qu'elle a déposé le 12 avril 2023 une demande de titre de séjour sur le fondement de sa vie privée et familiale ; qui soulève un moyen tiré du vice de procédure dès lors que le collège des médecins de l'OFII aurait dû être saisi au regard de son état de santé ; qui conclut pour le surplus aux mêmes fins par les mêmes moyens en insistant sur les moyens tirés des défauts d'examen de la situation personnelle de Mme B dès lors que la décision ne mentionne ni la demande de titre de séjour en cours ni son état de santé, de l'insuffisance de motivation dès lors que ni l'âge et les attaches de ses enfants en France, ni sa demande de titre de séjour, ni le dangers encourus allégués en Biélorussie ne sont mentionnés, de la méconnaissance de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle est atteinte d'une pathologie lourde, de la méconnaissance des articles 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation quant à la mesure d'assignation à résidence ;

- et les observations de Mme B elle-même.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante biélorusse, est entrée en France, selon ses déclarations, en 2015. Elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en raison de son état de santé. Par une décision du 25 septembre 2019, le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour. Par deux arrêtés du 26 janvier 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a, d'une part, obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, et, d'autre part, l'a assignée à résidence sur le territoire de la métropole du Grand Nancy où elle est autorisée à circuler munie des documents justifiant de sa situation administrative, pendant une durée de quarante-cinq jours, renouvelable une fois, et l'a obligée à se présenter tous les mardis et jeudis, y compris les jours fériés à 9h00 auprès des services de police.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence, et alors qu'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'aide juridictionnelle, il y a lieu d'admettre Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de ces dispositions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; () " Aux termes de l'article L. 611-3 de ce code, dans sa version applicable au litige : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. "

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a été entendue par les services de la préfecture de Meurthe-et-Moselle le 26 janvier 2024 entre 10h50 et 11h20, soit antérieurement à l'édiction de la décision litigieuse. Il ressort du " formulaire de renseignements administratifs éloignement " qu'au cours de cet entretien elle a fait part de la circonstance qu'elle est atteinte du VIH et qu'elle a quitté son pays d'origine en raison de son état de santé. Bien qu'elle ait affirmé que le traitement contre sa pathologie existait en Biélorussie, elle a également indiqué qu'il était " très cher " et, interrogée sur ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine, elle a fait valoir qu'elle n'aurait pas accès aux soins et qu'elle subirait des discriminations en raison de son état de santé. Dès lors, la préfète de Meurthe-et-Moselle était tenue, en application des dispositions citées au point précédent, d'examiner si l'état de santé de Mme B nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour elle des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé de la Biélorussie, elle pourrait y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Par suite, en obligeant Mme B à quitter le territoire français sans procéder à cet examen, la préfète de Meurthe-et-Moselle a entaché sa décision d'un défaut d'examen particulier de la situation de Mme B.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision par laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligée à quitter le territoire français. Par voie de conséquence, les décisions portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français doivent également être annulées. Il en est de même de l'arrêté du 26 janvier 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a assignée à résidence sur le territoire de la métropole du Grand Nancy où elle est autorisée à circuler munie des documents justifiant de sa situation administrative, pendant une durée de quarante-cinq jours, renouvelable une fois, et l'a obligée à se présenter tous les mardis et jeudis, y compris les jours fériés à 9h00 auprès des services de police.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. "

8. L'exécution du présent jugement n'implique pas la délivrance d'un titre de séjour mais seulement que la préfète de Meurthe-et-Moselle, en application des dispositions précitées, réexamine la situation de Mme B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

9. Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Lévi-Cyferman, avocate de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Lévi-Cyferman de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 26 janvier 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle a obligé Mme B à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an est annulé.

Article 3 : L'arrêté du 26 janvier 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a assignée à résidence sur le territoire de la métropole du Grand Nancy où elle est autorisée à circuler munie des documents justifiant de sa situation administrative, pendant une durée de quarante-cinq jours, renouvelable une fois, et l'a obligée à se présenter tous les mardis et jeudis, y compris les jours fériés, à 9h00 auprès des services de police est annulé.

Article 4 : Il est enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle de réexaminer la situation de Mme B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour.

Article 5 : L'Etat versera à Me Lévi-Cyferman une somme de 1 200 (mille-deux-cent) euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B, à Me Lévi-Cyferman et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 février 2024.

Le magistrat désigné,

P. Bastian

La greffière

M. A

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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