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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400301

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400301

mercredi 14 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400301
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 31 janvier et 8 février 2024, M. C A, représenté par Me El Fekri, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 29 janvier 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont il a la nationalité et lui a interdit le retour pendant une durée de 12 mois ;

2°) d'annuler l'arrêté du 29 janvier 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a assigné à résidence sur la métropole du Grand Nancy pour une durée de 45 jours, l'a astreint à se présenter chaque mardis et jeudis à 14h30 à l'hôtel de police de Nancy et à se maintenir quotidiennement à son domicile de 6h à 9h ;

3°) d'enjoindre à la préfète de procéder à l'effacement du signalement dans le fichier des informations Schengen, de lui restituer son passeport et de lui remettre sans délai une autorisation temporaire de séjour avec autorisation de travail.

Il soutient que :

En ce qui concerne les moyens dirigés contre les deux arrêtés :

- ils sont entachés d'un défaut de compétence de leur auteur ;

- ils sont entachés d'une insuffisance de motivation ;

- ils ne lui ont pas été notifiés dans une langue qu'il comprend ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur de droit, la préfète ayant omis d'examiner sa situation sur le fondement de l'accord franco-tunisien qui lui permet de bénéficier d'un titre de séjour de plein droit au titre de la vie privée et familiale ou une admission exceptionnelle au séjour en tant que salarié ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation puisqu'il justifie d'un emploi salarié dans des métiers en tension et d'une résidence régulière ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale et méconnaît l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

- la décision est privée de base légale ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation en l'absence de menace pour l'ordre public et de risque de fuite puisqu'il est entré régulièrement sur le territoire français et justifie d'une adresse de domiciliation à Paris ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

- elle est privée de base légale ;

- elle est entachée d'erreur de droit en estimant qu'il présente une menace pour l'ordre public, et d'erreur d'appréciation quant à sa durée ;

- elle est entachée d'abus et d'erreur de droit ;

En ce qui concerne la décision d'assignation à résidence :

- elle est privée de base légale ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation quant à sa situation professionnelle et au lieu de résidence dans lequel il est assigné.

Par un mémoire en défense enregistré le 9 février 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- les conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français du 29 janvier 2024 sont irrecevables, étant présentées contre une décision inexistante, le requérant ayant fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 29 septembre 2023, décision non contestée et devenue définitive ;

- les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord du 17 mars 1988 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République de Tunisie en matière de séjour et de travail ;

- l'accord-cadre relatif à la gestion concertée des migrations et au développement solidaire entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République de Tunisie et le protocole relatif à la gestion concertée des migrations, signés à Tunis le 28 avril 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Milin-Rance pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Milin-Rance, magistrate désignée ;

- les observations de Me El Fekri, représentant M. A, absent, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et sollicite en outre le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Elle souligne qu'il peut bénéficier des stipulations de l'accord franco-tunisien pour une régularisation au titre du travail puisqu'il travaille comme ouvrier du bâtiment depuis son arrivée. Il a déposé une demande d'admission exceptionnelle au séjour auprès des services de la préfecture de police de Paris le 28 juillet 2022. Il réside à Paris dans le même appartement que ses frères. Le refus de délai de départ volontaire est stéréotypé. L'interdiction de retour est entachée d'erreur d'appréciation puisque son comportement ne présente pas de menace pour l'ordre public. L'assignation à résidence est privée de base légale du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement et elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation puisqu'il réside à Paris et que l'appartement de Nancy, loué par son employeur, n'est pas son domicile ;

- la préfète de Meurthe-et-Moselle n'étant ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique, conformément à l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 24 avril 1993, de nationalité tunisienne, déclare être entré en France en 2022. Il a été placé en retenue pour vérification de son droit au séjour le 29 septembre 2023 par les services de la police aux frontières en poste à Villers-lès-Nancy. Le même jour, la préfète de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont il a la nationalité et lui a interdit le retour pendant une durée de 12 mois. Le 29 janvier 2024, il a été entendu dans le cadre d'une procédure relative à des faits d'emploi d'étrangers sans titre de séjour et aide au séjour irrégulier et a été assigné à résidence pendant une durée de 45 jours et astreint à se présenter aux services de police les mardis et jeudis et à se maintenir quotidiennement à son domicile entre 6h et 9h. Il demande l'annulation des arrêtés de la préfète de Meurthe-et-Moselle lui faisant obligation de quitter le territoire français et l'assignant à résidence.

Sur la recevabilité des conclusions présentées contre l'obligation de quitter le territoire français :

2. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté du 29 septembre 2023 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle a obligé M. A à quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont il a la nationalité et lui a interdit le retour pendant une durée de 12 mois lui a été notifié le 29 septembre 2023 à 16h00. Cet arrêté, qui comportait les voies et délais de recours, n'a pas été contesté dans le délai de recours de 48 heures imparti et par suite est devenu définitif. Les conclusions de M. A présentées contre cet arrêté étant tardives, la fin de non-recevoir opposée en défense par la préfète de Meurthe-et-Moselle doit être accueillie.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 62 du décret du 19 décembre 1991 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " () L'admission provisoire peut être prononcée d'office si l'intéressé a formé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été définitivement statué ".

4. En raison de l'urgence, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions en annulation dirigées contre l'arrêté du 29 janvier 2024 portant assignation à résidence :

5. En premier lieu, l'arrêté est signé par M. Julien Le Goff, secrétaire général de la préfecture, auquel la préfète de Meurthe-et-Moselle établit avoir délégué sa signature par un arrêté en date du 21 août 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

6. En second lieu, les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur la légalité de celle-ci. Le requérant ne peut ainsi utilement faire valoir que la décision contestée n'aurait pas été notifiée dans une langue qu'il comprend.

7. En troisième lieu, l'arrêté contesté comprend les éléments de droit et de faits sur lesquels ils se fondent. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation doivent être écartés.

8. En quatrième lieu, ainsi qu'il a été exposé au point 2 ci-dessus, l'arrêté du 29 septembre 2023 portant obligation de quitter le territoire français sans délai et interdiction de retour pour une durée de 12 mois est devenu définitif. Par suite, le requérant ne peut exciper de son illégalité à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'arrêté du 29 janvier 2024 portant assignation à résidence.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () " et aux termes de l'article R. 733-1 du même code : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside. " Il appartient au préfet de déterminer les lieux dans lesquels l'étranger est astreint à résider ainsi que la périodicité des présentations de ce dernier aux services de police.

10. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la perspective d'éloignement de M. A à destination de son pays d'origine ne présenterait pas une perspective raisonnable. Il se trouve ainsi dans l'hypothèse prévue par l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile permettant à la préfète de Meurthe-et-Moselle de l'assigner à résidence.

11. Si le requérant fait valoir qu'il est en déplacement professionnel et que l'appartement où il a été assigné à résidence a été loué par son employeur, il ne justifie d'aucune autre adresse effective. Dans ces conditions, la préfète de Meurthe-et-Moselle n'a commis aucune erreur manifeste d'appréciation en l'assignant à résidence sur la métropole du Grand Nancy pendant une durée de 45 jours, en l'astreignant à se présenter aux services de police de Nancy les mardis et jeudis et à se maintenir quotidiennement à son domicile entre 6h et 9h.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté en date du 29 janvier 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle a assigné M. A à résidence, et par voie de conséquence les conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, doivent être rejetées.

D E C I D E

Article 1er: M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 février 2024.

La magistrate désignée,

F. Milin-RanceLa greffière,

M. B

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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