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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400304

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400304

mercredi 14 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400304
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantSGRO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 janvier 2024 à 18 heures 43, M. D B, représenté par Me Sgro, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 30 janvier 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois ;

3°) d'annuler l'arrêté du 30 janvier 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a assigné à résidence au sein de la métropole du Grand Nancy pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable, et l'a astreint à se maintenir quotidiennement à son domicile de 6 heures à 9 heures, y compris les jours fériés, et à se présenter chaque mardi et jeudi à 15 heures, y compris les jours fériés, au commissariat de police de Nancy ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son avocat, Me Sgro, sur le fondement des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Sgro renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle ou, si le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ne lui était pas accordé, de verser à son profit la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur le moyen commun aux décisions attaquées :

- les décisions attaquées sont entachées d'incompétence ;

Sur les moyens propres à la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît son droit d'être entendu tel que protégé par le principe général du droit de l'Union européenne découlant de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;

- elle ne peut être fondée sur les dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, faute pour la préfète de lui avoir opposé un refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît les dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que son comportement ne présente aucune menace pour l'ordre public ;

- elle est entachée d'un vice de procédure faute pour la préfète d'avoir saisi la commission du titre de séjour en méconnaissance de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

Sur les moyens propres à la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- la décision portant refus de délai de départ volontaire est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les dispositions du 3° de l'article L. 612-2 et celles des 4° et 5° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Sur les moyens propres à la décision fixant le pays de destination :

- la décision fixant le pays de destination est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

Sur les moyens propres à la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois :

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français et du fait de l'illégalité de la décision portant refus d'un délai de départ volontaire ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-7, L. 612-8, L. 612-9 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Sur le moyen propre à la décision portant assignation à résidence :

- la décision portant assignation à résidence est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français et du fait de l'illégalité de la décision portant refus d'un délai de départ volontaire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 février 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est inopérant ;

- les autres moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Philis, conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Philis, magistrate désignée ;

- les observations de Me Sgro, représentant M. B qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens en insistant sur les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions du 3° et du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et en précisant que l'arrêté du 30 janvier 2024 n'a pas pour objet de refuser à M. B la délivrance d'un titre de séjour, que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public dès lors que les condamnations dont il a fait l'objet sont anciennes et, pour la plus récente, sans gravité, qu'il est présent en France depuis 15 ans et qu'il justifie de liens d'une particulière intensité en France dès lors qu'il lui a été reconnu un droit de visite médiatisé qu'il exerce pour deux enfants issus d'une précédente union et qu'il vit en concubinage avec une compatriote en situation régulière avec laquelle il a eu trois enfants ;

- et les observations de M. B qui indique être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine et qui se prévaut de la durée de sa présence en France.

La préfète n'était ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant nigérian né le 14 mai 1985, est entré en France le 20 juillet 2009 en vue d'y solliciter l'asile. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 22 octobre 2009, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 1er septembre 2010. Sa demande de réexamen a été rejetée par une décision de l'OFPRA du 30 novembre 2011. Par la suite, M. B a fait l'objet de plusieurs mesures d'éloignement et s'est vu refuser son admission au séjour notamment par un arrêté du 9 juillet 2015 du préfet du Rhône, dont la légalité a été confirmée par un jugement n° 1510850 du tribunal administratif de Lyon le 25 mai 2016, ainsi que par un arrêté du 4 novembre 2022 du préfet de Meurthe-et-Moselle. Le magistrat désigné du tribunal administratif de Nancy a également confirmé, par un jugement n° 2203154 du 10 novembre 2022, la légalité de l'arrêté du 11 octobre 2022 du préfet de Meurthe-et-Moselle fixant le pays de destination en exécution d'une interdiction judiciaire du territoire français prononcée le 7 mai 2018 par le tribunal correctionnel de Lyon. Par un premier arrêté du 30 janvier 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle a obligé M. B à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois. Par un second arrêté du même jour, pris sur le fondement des dispositions du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a assigné à résidence au sein de la métropole du Grand Nancy pour une durée de 45 jours, renouvelable, et l'a astreint à se maintenir quotidiennement, y compris les jours fériés, à domicile entre 6 heures et 9 heures et à se présenter chaque mardi et jeudi à 15 heures, y compris les jours fériés, au commissariat de police de Nancy. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler les arrêtés du 30 janvier 2024.

Sur le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. En raison de l'urgence et alors qu'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'aide juridictionnelle, il y a lieu, en application des dispositions précitées, d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français :

4. Il ressort des pièces du dossier que les services préfectoraux ont eu connaissance préalablement à l'édiction de la mesure d'éloignement litigieuse de l'existence d'un droit de visite médiatisé accordé à M. B à l'égard des enfants A et C, nés à Lyon et issus d'une précédente relation avec une compatriote, résultant d'un jugement du tribunal judiciaire de Lyon du 22 mars 2023 lequel reconnaît par ailleurs sa paternité et son autorité parentale sur eux. Lors de son audition par les services de police du 30 janvier 2024, M. B a également indiqué avoir dû entreprendre des démarches pour que ces deux enfants portent son nom.

5. Or, il ressort des termes de l'arrêté attaqué que la préfète de Meurthe-et-Moselle n'a pas tenu compte, au titre des attaches familiales de M. B présentes en France, des circonstances énoncées au point 4 du présent jugement. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que la décision en litige est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, des décisions refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté portant assignation à résidence :

7. Il résulte de ce qui précède que, l'arrêté du 30 janvier 2024 portant obligation de quitter le territoire français étant illégal, l'arrêté du même jour portant assignation à résidence est dépourvu de base légale. Par suite, M. B est également fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 30 janvier 2024 portant assignation à résidence.

Sur les conséquences de l'annulation des arrêtés attaqués :

8. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. "

9. En application de ces dispositions, le présent jugement implique nécessairement que la préfète de Meurthe-et-Moselle réexamine la situation de M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, qu'elle délivre immédiatement au requérant une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

10. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que M. B obtienne définitivement l'aide juridictionnelle et que Me Sgro, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Sgro de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B, la somme de 1 000 euros lui sera versée directement.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 30 janvier 2024 de la préfète de Meurthe-et-Moselle portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois est annulé.

Article 3 : L'arrêté du 30 janvier 2024 de la préfète de Meurthe-et-Moselle portant assignation à résidence de M. B est annulé.

Article 4 : Il est enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle de réexaminer la situation de M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour.

Article 5 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et que Me Sgro renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Sgro, avocat de M. B, une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B, la somme de 1 000 lui sera versée directement.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à Me Sgro et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 février 2024.

La magistrate désignée,

L. Philis

La greffière

L. Domingos

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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