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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400503

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400503

jeudi 30 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400503
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantCORSIGLIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 15 février, 7 avril et 19 avril 2024, M. D A, représenté par Me Corsiglia, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 décembre 2023 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné ;

2°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et, en tout état de cause, de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour, le tout sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Corsiglia, avocate de M. A, de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- la décision portant refus de titre de séjour et l'avis du collège des médecins sont entachés d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il ne pourrait bénéficier, dans son pays d'origine, d'un traitement approprié ;

- la décision portant refus de titre de séjour méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors qu'il peut se voir délivrer un titre de séjour de plein droit sur le fondement des articles L. 424-3 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, faisant obstacle à la mise en œuvre d'une mesure d'éloignement ;

- la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire supérieur à trente jours doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ;

- la décision fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une contradiction entre les motifs et le dispositif de l'arrêté.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 12 mars et 11 avril 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bastian, conseiller,

- les observations de Me Corsiglia, pour M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen né le 12 avril 1982, est entré en France le 10 mars 2021. Le 8 février 2023, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en se prévalant de son état de santé. Par un arrêté du 6 décembre 2023, dont il demande l'annulation, la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer le titre sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun à toutes les décisions :

2. L'arrêté attaqué est signé par Mme C B, directrice de l'immigration et de l'intégration, à qui la préfète de Meurthe-et-Moselle, par un arrêté du 21 août 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, a délégué sa signature à l'effet de signer, notamment, les décisions contenues dans l'arrêté attaqué. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit, dès lors, être écarté.

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. () "

4. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, sa capacité à bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

5. Pour refuser de délivrer un titre de séjour à M. A, la préfète de Meurthe-et-Moselle s'est fondée sur l'avis du 25 octobre 2023 du collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration qui a estimé que l'état de santé de M. A nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais que, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont elle est originaire, il peut y bénéficier effectivement d'un traitement approprié et que son état de santé lui permet de voyager sans risque vers son pays d'origine.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. A souffre de diabète et d'hypertension artérielle soignés à base de Velmetia, Candesartan, Amlodipine, Hydrochlorothiazide, Diffuk et pantoprazole. En outre, il a été traité d'un ptérygion à l'œil gauche puis à l'œil droit et a fait l'objet d'une greffe de cornée qui nécessite un suivi particulier, compte tenu de l'hypertension dont il est atteint. Si M. A produit une attestation émanant d'un médecin du centre hospitalier universitaire de Donka selon laquelle les structures hospitalières guinéennes sont très limitées s'agissant de la prise en charge des complications sévères du diabète, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A serait sujet à de telles complications. En outre, si cette attestation indique que la Guinée est souvent victime de périodes de ruptures d'insuline, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que M. A ferait l'objet d'un traitement à base d'insuline. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à soutenir que la préfète de Meurthe-et-Moselle a fait une inexacte application des dispositions précitées de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui délivrer le titre de séjour qu'il sollicitait sur le fondement de ces dispositions.

7. En deuxième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. (). ".

8. Si M. A se prévaut de son entrée en France en 2021, de la présence sur le territoire de sa compagne, qui s'est vue reconnaître la qualité de réfugiée le 6 décembre 2023, et de la naissance de leur enfant le 17 novembre 2023, à l'éducation et à l'entretien duquel il établit, par la production de preuves de virements et de photographies, participer, il ressort toutefois des pièces du dossier que M. A et sa compagne ne résident pas sous le même toit et que leurs liens demeurent récents. Dès lors, et nonobstant les efforts d'intégration de M. A, la décision portant refus de titre de séjour n'a pas, à la date à laquelle elle a été prise, porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard du but poursuivi. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations citées au point précédent doit être écarté.

9. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour.

En ce qui concerne les autres décisions :

10. Ainsi qu'il a été dit au point 8, M. A a la qualité de père d'un enfant dont la mère, de même nationalité que lui, s'est vue reconnaître le statut de réfugiée en France. Dès lors, la cellule familiale ne peut se reconstituer dans leur pays d'origine. Par suite, M. A est fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, au regard du but poursuivi par cette mesure. Dans ces conditions, il est fondé à soutenir que cette décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Il résulte de ce qui a été dit au point précédent que l'arrêté du 6 décembre 2023 doit être annulé en tant seulement qu'il lui fait obligation de quitter le territoire français et, par voie de conséquence, en tant qu'il fixe le pays à destination duquel M. A pourra être éloigné.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. "

13. Les dispositions précitées impliquent seulement que M. A soit muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois et, dans l'attente, de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Corsiglia, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Corsiglia de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 6 décembre 2023 est annulé en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et qu'il fixe le pays à destination duquel M. A pourra être éloigné.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Corsiglia une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Corsiglia renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, à Me Corsiglia et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Délibéré après l'audience du 7 mai 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Di Candia, président,

- Mme Bourjol, première conseillère,

- M. Bastian, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.

Le rapporteur,

P. Bastian

Le président,

O. Di Candia

Le greffier,

P. Lepage

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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