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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400521

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400521

lundi 4 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400521
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantAIRIAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 février 2024 à 22 heures 05 et un mémoire enregistré le 23 février 2024, Mme E C, représentée par Me Airiau, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 février 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités espagnoles, responsables de sa demande d'asile ;

3°) d'annuler l'arrêté du 8 février 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a assignée à résidence dans le département des Vosges, pour une durée de 45 jours ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de réexaminer sa situation dans un délai de huit jours, à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant transfert aux autorités espagnoles :

- l'auteur de la décision est incompétent ;

- la préfète n'a pas procédé à un examen complet de sa situation ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 4 du règlement n°604/2013 UE du 26 juin 2013 ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 5 du règlement n°604/2013 UE du 26 juin 2013 ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 17 du règlement n°604/2013 UE du 26 juin 2013 dès lors que sa sœur et son beau-frère résident régulièrement en France ;

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- la décision doit être annulée par voie de conséquence de la décision portant transfert aux autorités espagnoles ;

- l'auteur de la décision est incompétent ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la mesure est disproportionnée ; la préfète a commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 février 2024, la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Durand, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Durand, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante arménienne née le 23 août 1988, est entrée sur le territoire français muni d'un visa délivré par les autorités espagnoles. Une attestation de demande d'asile en procédure Dublin a été remise à l'intéressée le 28 novembre 2023, par le guichet unique d'accueil des demandeurs d'asile de la Marne. Les autorités espagnoles ont été saisies le 05 décembre 2023 d'une demande de prise en charge en application de l'article 12-4 du règlement n° 604/2013. Ces dernières ont fait connaître leur accord le 22 décembre 2023, en application de l'article 12-4 dudit règlement. Par deux décisions du 8 février 2024, la préfète du Bas-Rhin a ordonné le transfert de Mme C aux autorités espagnoles, responsables de sa demande d'asile, et l'a assignée à résidence dans le département des Vosges pendant une durée de quarante-cinq jours. Mme C demande au tribunal d'annuler ces deux décisions.

Sur le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission à titre provisoire de Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant transfert aux autorités espagnoles :

4. En premier lieu, Mme A B, cheffe du pôle régional Dublin, a reçu délégation l'autorisant à signer les arrêtés portant assignation à résidence, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme D, par arrêté de la préfète du Bas-Rhin du 17 novembre 2023 publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour. Il ne ressort pas des pièces du dossier et il n'est pas allégué par le requérant, à qui incombe la charge de la preuve sur ce point, que Mme D n'aurait pas été absente ou empêchée. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige doit, par suite, être écarté.

5. En deuxième lieu, si la requérante soutient que la préfète du Bas-Rhin n'a pas tenu compte de la circonstance que sa sœur et son beau-frère résident régulièrement en France, sous couvert d'une carte de résident, il ressort du procès-verbal de l'entretien individuel réalisé le 28 novembre 2023 que l'intéressé a déclaré n'avoir aucun membre de sa famille en France à l'exception de son enfant mineur. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen complet doit être écarté.

6. En troisième lieu, il résulte des dispositions de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application de ce règlement doit se voir remettre, dès le début de la procédure, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 précité. Eu égard à leur nature, la délivrance de ces informations constitue une garantie pour le demandeur d'asile. Par ailleurs, en application de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013, l'Etat membre qui procède à la détermination de l'Etat membre responsable doit mener un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité et doit être mené par une personne qualifiée en vertu du droit national.

7. En l'espèce, il ressort des pièces des dossiers, notamment du compte-rendu d'entretien produit en défense par la préfète, que Mme C a bénéficié, le 28 novembre 2023, d'un entretien individuel et confidentiel, mené par un agent qualifié de la préfecture de la Moselle, avec le concours d'un interprète en langue arménienne que l'intéressée a déclaré comprendre. Elle s'est vue remettre la brochure d'information intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' ", ainsi que la brochure intitulée " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " dans cette même langue. Dans ces conditions, et alors qu'il appartenait ainsi à Mme C de prendre connaissance des informations qui lui ont ainsi été transmises, elle n'est pas fondée à soutenir que les dispositions des articles 4 et 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 n'auraient pas été respectées.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 : " () 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. / La requête aux fins de prise en charge comporte tous les éléments dont dispose l'État membre requérant pour permettre à l'État membre requis d'apprécier la situation. () ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

9. D'une part, si Mme C soutient que la décision ne comporte pas tous les éléments dont disposait la France pour lui permettre d'apprécier sa situation dès lors qu'elle ne fait pas mention de la présence régulière en France de sa sœur et de son beau-frère, il ressort des termes du procès-verbal de l'entretien individuel réalisé le 28 novembre 2023 que l'intéressé a déclaré n'avoir aucun membre de sa famille en France à l'exception de son enfant mineur. D'autre part, si Mme C soutient que la présence régulière en France des membres de sa famille était de nature à justifier sa prise en charge par ce pays, elle ne produit toutefois aucun élément de nature à justifier des liens l'unissant à sa sœur et à son beau-frère. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

10. En premier lieu, les moyens dirigés contre les décisions de transfert ayant été écartés, l'exception d'illégalité de ces décisions invoquées par les requérants à l'appui de leurs conclusions dirigées contre les décisions portant assignation à résidence ne peut qu'être écartée par voie de conséquence.

11. En deuxième lieu, Mme A B, cheffe du pôle régional Dublin, a reçu délégation l'autorisant à signer les arrêtés portant assignation à résidence, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme D, par arrêté de la préfète du Bas-Rhin du 17 novembre 2023 publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour. Il ne ressort pas des pièces du dossier et il n'est pas allégué par le requérant, à qui incombe la charge de la preuve sur ce point, que Mme D n'aurait pas été absente ou empêchée. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige doit, par suite, être écarté.

12. En troisième lieu, l'arrêté en litige comporte la mention des circonstances de fait et de droit qui en constituent le fondement et est, ainsi, suffisamment motivé.

13. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge peut être assigné à résidence par l'autorité administrative pour le temps strictement nécessaire à la détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. () En cas de notification d'une décision de transfert, l'assignation à résidence peut se poursuivre si l'étranger ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la décision de transfert demeure une perspective raisonnable ". Aux termes de l'article L. 751-4 du même code : " En cas d'assignation à résidence en application de l'article L. 751-2, les dispositions des articles L. 572-7, L. 732-1, L. 732-3, L. 732-7, L. 733-1 à L. 733-4 et L. 733-8 à L. 733-12 sont applicables ". Aux termes de l'article L. 733-1 de ce code : " L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie. () ".

14. M. C ne fait état d'aucune contrainte particulière l'empêchant de satisfaire à son obligation d'assignation à résidence le temps nécessaire à la mise à exécution des mesures d'éloignement vers son pays d'origine, ni à celle tenant au respect de son obligation de présentation les mercredis, hors jours fériés, entre 8 heures et 9 heures, au commissariat de Saint-Dié-des-Vosges. Par suite, la mesure d'assignation à résidence et les modalités de présentation apparaissent nécessaires, adaptées et proportionnées à la situation du requérant.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions d'annulation de la requête doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Dans ces conditions, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte présentées par les requérants ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

17. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à ce que la somme demandée par Mme C au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'Etat qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1 : Mme C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E C, à la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin et à Me Airiau.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 mars 2024.

Le magistrat désigné

F. Durand

Le greffier,

L. Thomas

La République mande et ordonne à la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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