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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400565

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400565

vendredi 1 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400565
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantSELARL CENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 février 2024 à 10 heures 21, et trois mémoires enregistrés les 26 et 29 février et le 1er mars 2024, Mme B A, représentée par Me Cissé, demande au tribunal :

1) d'annuler l'arrêté du 21 février 2024 par lequel la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle sera reconduite et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2) d'enjoindre à la préfète de lui délivrer un certificat de résidence algérien d'une durée d'un portant la mention " vie privée et familiale " et dans l'attente de lui délivrer un récépissé l'autorisant à travailler sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

Elle soutient que :

En ce qui concerne les moyens communs à toutes les décisions :

- elles sont entachées d'un défaut de compétence de leur auteur ;

- elles sont entachées d'une insuffisance de motivation ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est fondée sur un refus implicite de séjour illégal, la préfète ayant omis de lui remettre un récépissé, en méconnaissance de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle a été prise en méconnaissance du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile puisqu'une demande de carte de résident était en cours d'instruction ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale et méconnaît l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'intérêt supérieur de son enfant, tel que protégé par l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

En ce qui concerne le délai de départ volontaire :

- son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public et elle ne présente pas de risque de fuite ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle porte atteinte à son droit de ne pas être soumis à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale et méconnaît l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

- elle est privée de base légale ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation quant à sa durée ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale et méconnaît l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'intérêt supérieur de son enfant, tel que protégé par l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 février 2024, la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête. Elle soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Milin-Rance pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Milin-Rance, magistrate désignée,

- les observations de Me Cissé, représentant Mme A, qui demande le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et la mise à la charge de l'Etat d'une somme de 1800 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991. Elle souligne qu'elle est mère d'un enfant français dont le père est décédé. Elle a déposé une demande de carte de résident algérien en qualité de parent d'enfant français, le 23 octobre 2023. Les services de la préfecture du Bas-Rhin lui ont demandé de compléter son dossier le 30 janvier 2024. La mesure d'éloignement est illégale à défaut pour la préfète de s'être prononcée sur cette demande, puisqu'elle remplit les conditions pour se voir délivrer de plein droit un titre de séjour. En tout état de cause, le refus de titre serait contraire à l'accord franco-algérien que la préfète n'a pas examiné. La préfète ne pouvait se fonder ni sur le 1° ni sur le 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle n'a pas pris en compte le fait qu'elle est parent d'un enfant français. Sa fille est actuellement gardée par sa sœur résidant à Strasbourg. Elles sont présentes à l'audience. L'interdiction de retour porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale.

- les observations de Me Morel, représentant la préfète du Bas-Rhin, qui conclut aux mêmes fins que le mémoire en défense et souligne que la requérante a donné deux identités différentes entre sa demande de titre et l'alias utilisé pendant sa garde-à-vue. Ses déclarations sont variables et contradictoires. Elle ne peut demander l'annulation d'un refus de séjour implicite puisqu'elle n'a pas demandé la communication de ses motifs. En tout état de cause, la magistrate désignée n'est pas compétente pour se prononcer sur la légalité d'un refus de titre de séjour. Depuis la loi du 26 janvier 2024, le fait d'être mère d'un enfant français ne la protège plus contre l'éloignement. Elle a déclaré en 2021 avoir deux enfants dont l'un vivrait en Algérie avec son père. Elle ne justifie pas de la communauté de vie avec son enfant résidant en France puisqu'elle a déclaré habiter à Marseille, puis Paris, puis en Alsace. Elle ne démontre pas sa contribution à l'éducation et l'entretien de l'enfant et ne justifie pas d'une adresse stable. Elle ne justifie pas de ressources lui permettant de prendre en charge son enfant.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique, conformément à l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, née le 2 septembre 1998, de nationalité algérienne, a été interpellée le 21 février 2024 par la brigade de gendarmerie de Drusenheim dans le cadre d'une enquête de flagrance pour des faits de vol à l'étalage. La préfète du Bas-Rhin lui a notifié, le même jour, un arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont elle a la nationalité et lui a interdit le retour pour une durée d'un an. Placée en rétention administrative, elle demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 62 du décret du 19 décembre 1991 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " () L'admission provisoire peut être prononcée d'office si l'intéressé a formé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été définitivement statué ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions en annulation :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; () ".

5. D'autre part, indépendamment des dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction issue de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024, qui protège certains étrangers d'une mesure d'éloignement, l'autorité administrative ne saurait légalement obliger un ressortissant étranger à quitter le territoire français que si ce dernier se trouve en situation irrégulière au regard des règles relatives à l'entrée et au séjour. Lorsque la loi ou une convention internationale prescrit que l'intéressé doit se voir attribuer de plein droit un titre de séjour, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une obligation de quitter le territoire français. Aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : / () / 4) au ressortissant algérien ascendant direct d'un enfant français mineur résidant en France, à la condition qu'il exerce même partiellement l'autorité parentale à l'égard de cet enfant ou qu'il subvienne effectivement à ses besoins. Lorsque la qualité d'ascendant direct d'un enfant français résulte d'une reconnaissance de l'enfant postérieure à la naissance, le certificat de résidence d'un an n'est délivré au ressortissant algérien que s'il subvient à ses besoins depuis sa naissance ou depuis au moins un an ; / () ".

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme A, qui soutient être mère d'un enfant français résidant en France, justifie avoir déposé une demande de certificat de résidence algérien en cette qualité le 3 octobre 2023 et produit son passeport algérien, l'acte de naissance de sa fille mineure et le passeport français de celle-ci. Si les services de la préfecture lui ont demandé de compléter sa demande par des justificatifs supplémentaires le 19 janvier 2024, aucune décision définitive de classement sans suite ou de rejet n'était intervenue à la date à laquelle la préfète du Bas-Rhin a pris la mesure d'éloignement contestée. Et si, au cours de sa garde-à-vue, la requérante s'est présentée sous un alias, il est constant que l'enquête judiciaire a révélé sa véritable identité qui a été portée à la connaissance de la préfète. Dans ces conditions, alors que l'arrêté contesté est fondé sur les 1° et 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et ne vise pas l'accord franco-algérien, la requérante est fondée à soutenir que la préfète du Bas-Rhin a entaché sa décision d'un défaut d'examen de sa situation en lui opposant une obligation de quitter le territoire français sans se prononcer sur sa demande de certificat de résidence algérien en qualité de mère d'un enfant français.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 21 février 2024 par lequel la préfète de la Région Grand Est, préfète du Bas-Rhin, a obligé Mme A à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle sera reconduite et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an doit être annulé.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. "

9. Eu égard à ses motifs, l'annulation prononcée aux termes du présent jugement implique nécessairement que la préfète du Bas-Rhin réexamine la situation de la requérante. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans un délai d'un mois. En l'état, il n'y a pas lieu de prononcer une astreinte.

Sur les frais du litige :

10. Ainsi qu'il a été dit ci-dessus, il y a lieu d'admettre Mme A à l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, Me Cissé peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Cissé, avocat de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Cissé d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 21 février 2024 par lequel la préfète de la Région Grand Est, préfète du Bas-Rhin, a obligé Mme A à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle sera reconduite et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an est annulé. Il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Bas-Rhin de réexaminer la situation de la requérante dans un délai d'un mois.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Cissé renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Cissé, avocat de Mme A, une somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin.

Lu en audience publique le 1er mars 2024 à 16 heures 42.

La magistrate désignée,

F. Milin-Rance La greffière,

A. Mercy

La République mande et ordonne à la préfète de région Grand Est, préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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