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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400650

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400650

lundi 11 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400650
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantGEHIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 février 2024 à 15 heures 02 et un mémoire enregistré le 6 mars 2024, Mme E épouse C, représentée par Me Géhin, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de désigner un interprète et d'ordonner la communication de son entier dossier en application de l'article L. 614-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 février 2024 par lequel la préfète des Vosges l'a assignée à résidence dans le département des Vosges pour une durée de quarante-cinq jours renouvelable une fois ;

3°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 48 heures à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation en méconnaissance des dispositions de l'article L. 211-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 561-2-1 et R. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, faute d'avoir été mise en possession des informations requises par ces dispositions ;

- elle méconnaît les dispositions du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le délai de départ volontaire de trente jours n'a pas pu expirer faute de notification de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, cette dernière étant entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 mars 2024, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Des pièces complémentaires enregistrées pour Mme C les 4 et 6 mars 2024, ont été communiquées.

Des pièces complémentaires enregistrées pour la préfète des Vosges le 5 mars 2024, ont été communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Philis, conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Philis, magistrate désignée ;

- les observations de Me Géhin, représentant Mme C, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens en insistant sur le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et sur l'erreur manifeste d'appréciation dont serait entachée la décision portant obligation de quitter le territoire français, et en précisant que les mentions sur l'enveloppe comportant l'arrêté du 20 avril 2023 ne sont pas concordantes et que la requérante est hébergée dans un hôtel. Il soulève également un moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales compte tenu des risques que Mme C encourt en cas de retour dans son pays d'origine ;

- et les observations de Mme C, assistée d'un interprète en langue albanaise, qui exprime des craintes pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine.

La préfète des Vosges n'était ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante albanaise née le 16 juillet 1989, est entrée en France, accompagnée de son époux et de ses trois enfants mineurs, au mois de mai 2019 en vue d'y solliciter l'asile. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 13 août 2019, confirmée le 29 novembre 2019 par la Cour nationale du droit d'asile. Par un arrêté du 16 septembre 2019, le préfet des Vosges lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Mme C a contesté la légalité de cette décision et, par un jugement n° 1902865 et n° 1902866 du 5 décembre 2019, la magistrate désignée par la présidente du tribunal administratif de Nancy a rejeté sa requête. Informé des problèmes de santé de son fils A, le préfet a saisi le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration et a indiqué, à la suite de l'avis rendu par ce collège, par un courrier du 12 mars 2020 que rien ne fait obstacle à cette mesure d'éloignement. Le 17 novembre 2020, la demande de réexamen de la demande d'asile de Mme C a été rejetée par l'OFPRA. Par un arrêté du 25 janvier 2021, le préfet des Vosges lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Le recours dirigé contre cette décision a été rejeté par un jugement n° 2100402 du 8 avril 2021 de la magistrate désignée par la présidente du tribunal administratif de Nancy. Par un arrêté du 20 avril 2023, la préfète des Vosges a refusé de délivrer à Mme C un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par un arrêté du 5 février 2024, la préfète des Vosges l'a assignée à résidence dans le département des Vosges pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable une fois, et l'a astreinte à se maintenir à son domicile tous les jours entre 6 heures et 8 heures et à se présenter chaque lundi, mercredi et samedi, y compris les jours fériés, au commissariat d'Epinal entre 9 heures et 11 heures. Par la présente requête, Mme C demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 5 février 2024 portant assignation à résidence.

Sur la demande de production de l'entier dossier de Mme C :

2. Aux termes de l'article L. 614-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger peut demander () au magistrat désigné à cette fin le concours d'un interprète et la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise ". La préfète des Vosges a produit, à l'appui de ses écritures en défense, l'ensemble des pièces nécessaires à l'instruction de la requête introduite par Mme C, lesquelles, dans le respect du principe du contradictoire, ont été intégralement communiquées à l'intéressée. Dans ces conditions, et alors que l'affaire est en état d'être jugée, il n'y a pas lieu d'ordonner la production d'une quelconque autre pièce, ni de l'entier dossier de la requérante.

Sur la demande de désignation d'un interprète :

3. Mme C a été assistée à l'audience par un interprète en langue albanaise en application des dispositions de l'article L. 614-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur sa demande de désignation d'un interprète.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction sous astreinte :

4. En premier lieu, par un arrêté du 31 janvier 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture des Vosges le lendemain, la préfète des Vosges a donné délégation à Mme B D, cheffe du bureau des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer, à compter du 5 février 2024, les décisions relevant des attributions du bureau des migrations et de l'intégration, à l'exception de certaines décisions au nombre desquelles ne figurent pas les décisions portant assignation à résidence. Dans ces conditions, Mme D était compétente pour signer la décision en litige. Par suite, le moyen doit être écarté.

5. En deuxième lieu, la décision attaquée comporte l'ensemble des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

6. En troisième lieu, il résulte des dispositions des articles L. 561-2-1 et R. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, devenus les articles L. 732-7 et R. 732-5 de ce code, que la remise du formulaire relatif aux droits et obligations des étrangers assignés à résidence pour la préparation de leur départ doit s'effectuer à l'occasion de la notification de la décision portant assignation à résidence ou, au plus tard, lors de la première présentation aux services de police ou aux unités de gendarmerie. Ainsi, elle constitue une formalité postérieure à l'édiction de la décision portant assignation à résidence dont les éventuelles irrégularités sont sans incidence sur la légalité de cette décision. Par suite, le moyen doit être écarté comme inopérant.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; / () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que le 4 mai 2023, la préfète des Vosges a adressé à Mme C, à la dernière adresse connue de l'intéressée, par voie postale en recommandé avec accusé de réception, un pli contenant l'arrêté du 20 avril 2023 portant notamment obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. La préfète a produit la copie de l'enveloppe qui lui a été retournée le 22 mai 2023 et qui est parvenue à ses services avec la mention " pli avisé et non réclamé ". Dès lors que le terme " avisé " n'a pas été biffé par le préposé, cette mention établit que le pli a bien été présenté et que son destinataire a été avisé de sa mise en instance au bureau de poste. Mme C ne remet pas utilement en cause ces éléments précis, clairs et concordants de nature à établir que la décision du 20 avril 2023 lui a été régulièrement notifiée, dès lors qu'elle n'a pas retiré ce pli à la date de sa première présentation. Dans ces conditions, le délai de départ volontaire était, à la date de l'arrêté attaqué, expiré. La préfète des Vosges pouvait ainsi légalement ordonner l'assignation à résidence de Mme C sur le fondement des dispositions du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision portant assignation à résidence serait privée de base légale doit être écarté.

9. En cinquième lieu, Mme C se prévaut de violences commises par son mari, un compatriote, et produit des documents attestant, d'une part, qu'elle fournit des efforts pour s'intégrer en apprenant le français et en s'impliquant dans la vie associative et, d'autre part, que son fils A, né le 3 avril 2006 et scolarisé en France, souffre d'une déficience auditive. Toutefois, ces éléments ne permettent pas de démontrer que Mme C a développé en France des attaches anciennes, intenses et stables, que l'état de santé de son fils nécessite un suivi en France et qu'elle est dépourvue de toutes attaches dans son pays d'origine où elle a vécu la majeure partie de sa vie. Dans ces conditions, la préfète n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en lui opposant une obligation de quitter le territoire français. Par suite, la requérante n'ayant pas démontré l'illégalité de la mesure d'éloignement, elle n'est pas fondée à s'en prévaloir au soutien de ses conclusions dirigées contre la décision portant assignation à résidence. L'exception d'illégalité invoquée par la requérante doit être écartée.

10. En dernier lieu, la décision portant assignation à résidence n'ayant ni pour objet ni pour effet de fixer le pays à destination duquel Mme C est susceptible d'être éloignée, la requérante ne peut utilement invoquer la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen doit être écarté comme inopérant.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme C doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles à fin d'injonction sous astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme E épouse C, à Me Géhin et à la préfète des Vosges.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 mars 2024.

La magistrate désignée,

L. Philis

Le greffier

L. Thomas

La République mande et ordonne à la préfète des Vosges en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme;

Le greffier:

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