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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400698

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400698

mardi 28 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400698
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantCOCHE-MAINENTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 mars 2024, M. B A, représenté par Me Coche-Mainente, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 octobre 2023 par lequel la préfète des Vosges a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de lui délivrer une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 8 jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre à la préfète des Vosges de procéder au réexamen de son dossier accompagné de la délivrance d'un récépissé permettant une activité professionnelle ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat les entiers dépens ainsi qu'une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour Me Coche-Mainente de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la compétence du signataire de l'arrêté n'est pas établie.

Sur la décision refusant de lui accorder un titre de séjour :

- elle est entachée d'un vice de procédure en ce que la commission du titre de séjour n'a pas été saisie ;

- elle méconnait les dispositions des articles L. 423-1, L. 423-2 et L. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur une décision de refus de titre de séjour elle-même illégale ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire elle-même illégale ;

- elle est insuffisamment motivée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 mars 2024, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir :

- à titre principal, que la requête est irrecevable en raison de sa tardiveté ;

- à titre subsidiaire, que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nancy en date du 5 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jouguet, rapporteure,

- et les observations de Me Coche-Mainente, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant ivoirien né le 3 avril 1976 à Oumé (Cote d'Ivoire), est entré irrégulièrement sur le territoire français le 28 aout 2020. Le 20 février 2023, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité de conjoint de ressortissante française. Par un arrêté du 3 octobre 2023, la préfète des Vosges a refusé de lui délivrer le titre de séjour demandé, l'a obligé à quitter le territoire dans le délai de 30 jours et a fixé le pays de destination. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble des décisions en litige :

2. L'arrêté attaqué est signé par M. David Percheron, secrétaire général de la préfecture, auquel la préfète des Vosges a, par un arrêté du 2 octobre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, délégué sa signature à l'effet de signer notamment les décisions en litige, sans subordonner cette délégation à une condition d'absence ou d'empêchement. Cet arrêté vise en outre le décret du 20 avril 2021 par lequel M. D a été nommé secrétaire général de la préfecture des Vosges. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit, dès lors, être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision portant refus du titre de séjour :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger marié avec un ressortissant français, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an lorsque les conditions suivantes sont réunies : / 1° La communauté de vie n'a pas cessé depuis le mariage ; / 2° Le conjoint a conservé la nationalité française ; / 3° Lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, il a été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français ". Aux termes de l'article L. 423-2 de ce code : " L'étranger, entré régulièrement et marié en France avec un ressortissant français avec lequel il justifie d'une vie commune et effective de six mois en France, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ". L'article L. 312-3 de ce même code dispose que : " Le visa de long séjour est délivré de plein droit au conjoint de ressortissant français. Il ne peut être refusé qu'en cas de fraude, d'annulation du mariage ou de menace à l'ordre public ".

4. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour refuser un titre de séjour à M. A en qualité de conjoint d'une ressortissante française, la préfète des Vosges a relevé que l'intéressé ne justifiait pas d'une communauté de vie effective de six mois sur le territoire français, telle que prévue par les dispositions précitées. Il ressort des pièces du dossier que M. A s'est marié avec Mme C, ressortissante française, le 6 août 2022 à la mairie de Bazoilles-sur-Meuse. Il résulte également des termes du procès-verbal du 26 mai 2023 que lors d'une visite sur place aux fins de vérification de la communauté de vie entre le requérant et Mme C, les officiers de police judiciaire ont constaté l'absence du couple au domicile indiqué. Le maire de la commune leur a précisé que M. A travaillerait pour une société de travaux publics dans le sud de la France et que Mme C aurait de la famille du côté de Nice. Lors d'une seconde visite le 13 septembre 2023, il est de nouveau constaté l'absence du requérant et de Mme C au domicile du couple. Le fils de Mme C, présent sur les lieux, a indiqué aux officiers de police judiciaire connaitre le requérant, sans toutefois pouvoir préciser son prénom, ni pouvoir dire s'il vivait avec sa mère. Il a ajouté que M. A serait en Italie. Les pièces produites par le requérant, notamment un abonnement commun à un fournisseur d'eau, un avis d'imposition 2022 commun, un relevé bancaire de compte joint ainsi que des photographies de moments de convivialité avec des amis du couple, ne suffisent pas à elles seules à remettre en cause les conclusions des deux enquêtes de proximité menées à plusieurs mois d'intervalle par les services de gendarmerie, qui attestent de l'absence de vie commune de M. A et de Mme C depuis six mois sur le territoire français. Il suit de là, ainsi que la préfète des Vosges l'a relevé dans sa décision portant refus de titre de séjour, que M. A ne remplit pas les conditions nécessaires à la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an prévues par les dispositions précitées. Dès lors le moyen tiré de la méconnaissance des articles L. 423-1, L. 423-2 et L. 312-3 doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : / 1° Lorsqu'elle envisage de refuser de délivrer ou de renouveler la carte de séjour temporaire prévue aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-13, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21, L. 423-22, L. 423-23, L. 425-9 ou L. 426-5 à un étranger qui en remplit effectivement les conditions de délivrance ; () ". Il résulte de ces dispositions que le préfet n'est tenu de saisir la commission du titre de séjour, lorsqu'il envisage de refuser un titre mentionné à l'article L. 423-1, que du cas des étrangers qui remplissent effectivement l'ensemble des conditions de procédure et de fond auxquelles est subordonnée la délivrance d'un tel titre, et non de celui de tous les étrangers qui se prévalent des articles auxquels les dispositions de l'article L. 432-13 ci-dessus renvoient.

6. Il résulte de ce qui vient d'être dit concernant la situation de M. A que la préfète des Vosges n'était pas tenue de saisir la commission du titre de séjour. Par suite, ce moyen ne pourra qu'être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Si M. A se prévaut d'une vie privée et familiale en France depuis plus de deux ans, résultant de son mariage avec une ressortissante française, il ne ressort pas des pièces du dossier, ainsi qu'il a été dit au point 4 du présent jugement, qu'il existerait une communauté de vie effective entre le requérant et Mme C. Par ailleurs, si M. A argue de liens amicaux, les photos et attestations qu'il produit ne suffisent pas à démontrer qu'il aurait noué des liens privés d'une particulière intensité sur le territoire français. En outre, il ne conteste pas ne pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu la majeure partie de sa vie et où résident ses enfants. Enfin, la seule circonstance qu'il aurait exercé une activité professionnelle pendant quelques mois, de mars à juin 2021, n'est pas de nature à justifier d'une particulière intégration sur le territoire français. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète des Vosges aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision d'obligation de quitter le territoire :

9. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que M. A n'établit pas que la décision portant refus de titre de séjour prise à son encontre est illégale. Dès lors, l'exception d'illégalité de cette décision, soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision lui faisant obligation de quitter le territoire n'est pas fondée et doit être rejetée.

10. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 8 du présent jugement, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision fixant le pays de renvoi :

11. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que M. A n'établit pas que la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à son encontre est illégale. Dès lors, l'exception d'illégalité de cette décision, soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de renvoi n'est pas fondée et doit être rejetée.

12. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides [OFPRA] ou la Cour nationale du droit d'asile [CNDA] lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

13. La décision fixant le pays de destination vise les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle précise que le requérant est de nationalité ivoirienne, que sa demande d'asile a été rejetée par l'OFPRA et la CNDA et qu'il n'établit pas encourir des risques de traitement inhumain ou dégradant en cas de retour en Cote d'Ivoire. Elle précise en outre que M. A s'est vu délivrer un titre de séjour en Italie en date du 1er décembre 2021. Dès lors que la décision comporte l'énoncé suffisant des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de ladite décision doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée par la préfète des Vosges, que les conclusions aux fins d'annulation de la requête de M. A doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

16. En premier lieu, la présente instance ne comporte aucuns dépens. Par suite, les conclusions présentées à ce titre par M. A doivent, en tout état de cause, être rejetées.

17. En second lieu, les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens ou la partie perdante, la somme demandée par le requérant au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la préfète des Vosges et à Me Coche-Mainente.

Délibéré après l'audience du 30 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

Mme Jouguet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mai 2024.

La rapporteure,

A. Jouguet

Le président,

B. Coudert La greffière,

I. Varlet

La République mande et ordonne à la préfète des Vosges en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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