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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400706

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400706

mardi 1 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400706
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantMARTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 mars 2024 et un mémoire complémentaire enregistré le 10 juillet 2024, M. D A, représenté par Me Martin, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 janvier 2024 par laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle a rejeté sa demande d'admission exceptionnelle au séjour ;

2°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié " ou " travailleur temporaire " ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation après lui avoir délivré dans un délai de 8 jours une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, le tout dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- son identité et sa nationalité sont établies par les documents d'état civil produits ;

- la compétence du signataire de la décision n'est pas établie ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et méconnait ainsi les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 juin 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- le refus de titre aurait également pu être fondé sur l'irrecevabilité des actes d'état civil produits par M. A ;

- les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nancy en date du 22 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jouguet, rapporteure,

- et les observations de Me Martin, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen né le 30 juin 2004 à N'Zérékoré (Guinée), est entré en France le 21 décembre 2020 et a été confié à l'aide sociale à l'enfance par une ordonnance du procureur de la République près le tribunal judiciaire de Paris du 31 décembre 2020. Le 24 mars 2023, M. A a sollicité son admission au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par une décision du 24 janvier 2024, dont il demande l'annulation, la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de faire droit à sa demande.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" ou "travailleur temporaire", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ".

3. Lorsqu'il examine une demande de titre de séjour délivré à titre exceptionnel portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", présentée sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il a été confié, entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans, au service de l'aide sociale à l'enfance. Si ces conditions sont remplies, le préfet ne peut alors refuser la délivrance du titre qu'en raison de la situation de l'intéressé appréciée de façon globale notamment au regard du caractère réel et sérieux du suivi de sa formation, de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Le juge de l'excès de pouvoir exerce un contrôle restreint sur les motifs de refus de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. Pour refuser la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à M. A, la préfète de Meurthe-et-Moselle s'est fondée sur le motif tiré de l'absence de caractère réel et sérieux de la formation suivie par le requérant. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. A a, malgré ses nombreuses absences au cours de l'année scolaire 2022/2023, obtenu son CAP " maintenance des véhicules " en septembre 2023 avec une moyenne de 12,5/20. Dans ces conditions, c'est à tort que la préfète de Meurthe-et-Moselle a rejeté sa demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif de l'absence de caractère réel et sérieux de sa formation.

5. En deuxième lieu, la préfète de Meurthe-et-Moselle fait toutefois valoir, dans ses écritures en défense, que les actes d'état civil produits par M. A étaient irrecevables. Ce faisant, la préfète doit être regardée comme demandant au tribunal de procéder à une substitution de motifs tirée de ce que le requérant ne justifie pas de son état civil ni de sa nationalité.

6. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

7. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

8. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents. En outre, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux.

9. En l'espèce, pour écarter le jugement supplétif n° 1621 du 4 août 2021, l'extrait du registre de l'état civil n° 160 du 13 août 2021, le certificat de nationalité n° 564 du 20 octobre 2021 et la carte d'identité consulaire n° HYFBYGQH du 14 juin 2022 présentés par M. A, la préfète de Meurthe-et-Moselle se fonde sur un rapport d'examen technique des services de la police aux frontières de Nancy en date du 9 juin 2023, qui conclut que ces documents sont non conformes à l'article 47 du code civil. Toutefois, les éléments avancés par la préfète, tirés de ce que le jugement supplétif a été établi sur du papier ordinaire A4 imprimé en toner, qu'il ne mentionne pas les faits, ni les prétentions et moyens des parties ou la motivation de la requête, pas plus que la nature des documents versés au dossier, ni la formule exécutoire, conformément aux articles 115 et 116 du code de procédure civile guinéen, et qu'il ne comporte pas certaines informations relatives aux parents de M. A, conformément aux articles 184 et 204 du code civil guinéen, et alors que ce jugement a été légalisé par M. B C, directeur général des affaires juridiques et des affaires consulaires du ministère des affaires étrangères de Guinée, le 24 avril 2022, ne permettent pas de déduire le caractère frauduleux du jugement. La préfète n'apporte pas davantage de précision en invoquant le caractère incomplet des mentions figurant dans l'extrait du registre d'état civil en méconnaissance des articles 102 et 106 du code de l'enfant guinéen et des articles 184 et 204 du code civil guinéen, ainsi que l'absence de mention de l'identité du détenteur de la carte nationale d'identité et du numéro du support présenté pour établir le certificat de nationalité. Dans ces conditions, la préfète de Meurthe-et-Moselle ne renverse pas la présomption de validité qui s'attache aux documents produits par M. A. Il n'y a, dès lors, pas lieu de procéder à la substitution de motif sollicitée par la préfète de Meurthe-et-Moselle.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 24 janvier 2024 par laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Eu égard aux motifs d'annulation retenus, l'exécution du présent jugement implique seulement qu'il soit enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois suivant sa notification et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Sur les frais liés à l'instance :

12. M. A ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Martin de la somme de 1 200 euros sur le fondement de ces dispositions sous réserve que Me Martin, avocate du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er :La décision du 24 janvier 2024 par laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de délivrer à M. A un titre de séjour est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera à Me Martin une somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Martin renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, à la préfète de Meurthe-et-Moselle et à Me Martin.

Délibéré après l'audience publique du 10 septembre 2024 à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

Mme Jouguet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2024.

La rapporteure,

A. JouguetLe président,

B. Coudert

La greffière,

A. Mathieu

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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