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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400893

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400893

mardi 11 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400893
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantBOULANGER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 mars 2024, Mme B A, représentée par Me Boulanger, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 9 février 2024 par lequel la préfète des Vosges a refusé de lui délivrer un titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont elle a la nationalité ;

2°) d'enjoindre à la préfète de lui délivrer un titre de séjour en qualité d'étudiante dans un délai de quinze jours, et, dans l'attente, de lui remettre une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- la décision d'éloignement a été prise en méconnaissance du principe général du droit d'être entendu ;

- la préfète a commis une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article

L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision d'éloignement est illégale du fait de l'illégalité du refus de titre de séjour.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 avril 2024, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Par une décision en date du 22 février 2024, le bureau d'aide juridictionnelle a admis Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Par un courrier en date du 15 mai 2024, les parties ont été informées, conformément à l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de la méconnaissance du champ d'application de la loi (inapplicabilité aux ressortissants sénégalais des dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et du montant de ressources fixé par l'annexe 10).

Par un courrier enregistré le 15 mai 2024, Mme A a présenté des observations en réponse au moyen d'ordre public.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République sénégalaise relative à la circulation et au séjour des personnes, signée à Dakar le 1er août 1995 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté du 30 avril 2021 fixant la liste des pièces justificatives exigées pour la délivrance des titres de séjour prévus par le livre IV du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Milin-Rance a été entendu au cours de l'audience publique.

Connaissance prise de la note en délibéré enregistrée le 21 mai 2024 à 15h20 pour la préfète des Vosges.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, née le 29 novembre 1999, de nationalité sénégalaise, est entrée en France le 18 novembre 2021 sous couvert d'un passeport revêtu d'un visa de long séjour en qualité d'étudiante, valant premier titre de séjour valable jusqu'au 9 novembre 2022 et a été mise en possession d'une carte de séjour en cette qualité valable du 10 novembre 2022 au 9 novembre 2023. Elle demande l'annulation de l'arrêté en date du 9 février 2024 par lequel la préfète des Vosges a refusé de renouveler son titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont elle a la nationalité.

Sur les conclusions en annulation :

2. Aux termes de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui établit qu'il suit un enseignement en France ou qu'il y fait des études et qui justifie disposer de moyens d'existence suffisants se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " d'une durée inférieure ou égale à un an. / En cas de nécessité liée au déroulement des études ou lorsque l'étranger a suivi sans interruption une scolarité en France depuis l'âge de seize ans et y poursuit des études supérieures, l'autorité administrative peut accorder cette carte de séjour sous réserve d'une entrée régulière en France et sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte donne droit à l'exercice, à titre accessoire, d'une activité professionnelle salariée dans la limite de 60 % de la durée de travail annuelle ". Aux termes de l'annexe 10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le demandeur d'une carte de séjour portant la mention " étudiant " doit produire au préfet un " justificatif de moyens d'existence suffisants (sauf pour les titulaires du visa de court séjour " étudiant concours "). S'il est pris en charge par un tiers, il doit produire le " justificatif d'identité du tiers ; les attestations bancaires de la programmation de virements réguliers ou une attestation sur l'honneur de versement des sommes permettant d'atteindre le montant requis (615 € mensuels). Enfin, si l'étranger dispose de ressources suffisantes, il transmet : " l'attestation bancaire de solde créditeur suffisant ".

3. Aux termes de l'article 9 de la convention du 1er août 1995 susvisée : " Les ressortissants de chacun des Etats contractants désireux de poursuivre des études supérieures ou d'effectuer un stage de formation qui ne peut être assuré dans le pays d'origine, sur le territoire de l'autre Etat doivent, pour obtenir le visa de long séjour prévu à l'article 4, présenter une attestation d'inscription ou de préinscription dans l'établissement d'enseignement choisi, ou une attestation d'accueil de l'établissement où s'effectue le stage. Ils doivent en outre justifier de moyens d'existence suffisants, tels qu'ils figurent en annexe. Les intéressés reçoivent, le cas échéant, un titre de séjour temporaire portant la mention

" étudiant ". Ce titre de séjour est renouvelé annuellement sur justification de la poursuite des études ou du stage, ainsi que de la possession de moyens d'existence suffisants ". Aux termes de l'article 13 de la même convention : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation respective des deux Etats sur l'entrée et le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord ". En vertu de l'annexe de la même convention les ressources suffisantes pour les étudiants non boursiers sont constituées par une somme au moins égale à 70 % de l'allocation d'entretien servie par le gouvernement français aux étudiants boursiers indépendamment des avantages matériels dont ils peuvent justifier, soit en l'espèce 430,50 euros mensuels.

4. Il résulte des stipulations précitées de l'article 13 de la convention du 1er août 1995 susvisée que l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'est pas applicable aux ressortissants sénégalais désireux de poursuivre leurs études supérieures en France, dont la situation est régie par l'article 9 de cette convention. Par suite, l'arrêté du 26 août 2022 ne pouvait légalement être pris sur le fondement de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

6. Il résulte de l'instruction que si la délivrance de l'un comme de l'autre titre de séjour dépend notamment de la possession par le demandeur de moyens d'existence suffisants, les deux textes fixent des seuils différents, celui prévu par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile étant supérieur à celui fixé par les stipulations citées au point 3 ci-dessus. Dans ces conditions, une substitution de base légale étant insuffisante, à elle seule, à régulariser l'illégalité entachant le refus de titre de séjour litigieux et la préfète des Vosges n'ayant pas sollicité avant l'audience de substitution de motifs, cette décision doit être annulée pour méconnaissance du champ d'application de la loi, les autres mesures édictées par l'arrêté contesté devant être annulées par voie de conséquence. Par suite, Mme A est fondée à soutenir que le refus de renouvellement de titre de séjour opposé par la préfète des Vosges est illégal.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens, que l'arrêté du 9 février 2024 par lequel la préfète des Vosges a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme A et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont elle a la nationalité doit être annulé.

Sur l'injonction :

8. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de l'arrêté attaqué n'implique pas la délivrance d'un titre de séjour, contrairement à ce que demande la requérante, mais seulement que la demande de titre de séjour de Mme A soit réexaminée. L'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire implique, quant à elle, que Mme A soit immédiatement munie d'une autorisation provisoire de séjour en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre à la préfète des Vosges de délivrer immédiatement cette autorisation et de procéder au réexamen de la demande de titre de séjour de Mme A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

9. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Boulanger, avocat de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Boulanger de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 9 février 2024 par lequel la préfète des Vosges a refusé de délivrer un titre de séjour à Mme A et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont elle a la nationalité est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète des Vosges de délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour à Mme A et de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Boulanger la somme de 1 200 euros au titre des articles

L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Boulanger renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à la préfète des Vosges et à Me Boulanger.

Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Milin-Rance, première conseillère,

Mme Grandjean, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juin 2024.

La rapporteure,

F. Milin-Rance

Le président,

B. Coudert

La greffière,

A. Mathieu

La République mande et ordonne à la préfète des Vosges en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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