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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2400996

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2400996

jeudi 11 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2400996
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantLANDOLSI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 avril 2024 à 16 heures 16 et un mémoire complémentaire enregistré le 9 avril 2024, Mme B C, placée au centre de rétention administrative de Metz et représentée par Me Landolsi, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 avril 2024 par lequel la préfète de l'Aube l'a obligée à quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont elle a la nationalité et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant cinq ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention salarié une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration du délai de 15 jours suivant la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

- la compétence du signataire des décisions n'est pas établie ;

- les décisions sont insuffisamment motivées ;

- les décisions lui ont été notifiées dans une langue qu'elle ne comprend pas ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle a été prise en méconnaissance des articles L. 421-1 à L. 421-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

- son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- la préfète a commis une erreur d'appréciation quant au risque de fuite ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation quant à la durée de l'interdiction.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 avril 2024, la préfète de l'aube conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Milin-Rance, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8, L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Milin-Rance,

- les observations de Mme C, assistée d'une interprète en langue arabe, qui souligne s'être intégrée en France depuis son entrée en 2019, puisqu'elle travaille, paie un loyer et des impôts, que sa famille réside en France et qu'elle n'a plus d'attaches en Tunisie. Elle souhaitait demander la régularisation de sa situation lorsqu'elle aurait un nombre suffisant de bulletins de salaire, comme il lui a été indiqué en préfecture. Elle a présenté son permis de conduire tunisien à son employeur pour être embauchée. Elle reconnait avoir conduit le véhicule de son compagnon sans être titulaire du permis de conduire français et avoir indiqué aux services de police résider chez son frère sans que cela ne soit avéré ;

- les observations de M. H, représentant la préfète de l'Aube, qui conclut aux mêmes fins que le mémoire en défense et souligne que la mesure d'éloignement n'est entachée d'aucune méconnaissance des articles L. 421-1 et suivants puisque la requérante ne bénéficie pas d'une autorisation de travail. Elle ne justifie pas de l'ancienneté et de la continuité de son séjour, ni de la réalité de liens familiaux en France ni en être dépourvue en Tunisie. Son intégration professionnelle est fondée sur une fraude puisqu'elle a été embauchée en déclarant une nationalité italienne. Elle ne démontre pas s'être intégrée dans la société française puisqu'elle fait l'objet d'une procédure pénale pour conduite d'un véhicule sans permis. Son compagnon est de nationalité tunisienne et ne justifie pas être en situation régulière en France, de sorte qu'aucun obstacle s'oppose à ce que la cellule familiale se poursuive en Tunisie.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante tunisienne née le 31 octobre 1987 à Zarzis (Tunisie), déclare être entrée sur le territoire français en 2019 en passant par l'Italie. Ayant été interpellée par les services de police le 5 avril 2024 à Troyes pour conduite d'un véhicule sans permis de conduire, elle a fait l'objet le même jour d'un arrêté de la préfète de l'Aube l'obligeant à quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont elle a la nationalité et lui interdisant le retour sur le territoire français pendant cinq ans. Mme C, placée au centre de rétention de Metz, demande l'annulation de l'arrêté du 5 avril 2024.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à toutes les décisions :

2. En premier lieu, l'arrêté du 5 avril 2024 a été signé par Mme G D, cheffe du service des étrangers à la préfecture de l'Aube, qui a reçu délégation à cet effet en cas d'absence ou d'empêchement de Mme E A, directrice de la citoyenneté, par un arrêté en date de la préfète de l'Aube en date du 29 mars 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte qui manque en fait, doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué mentionne notamment les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et comporte les éléments de la situation personnelle que la requérante a portés à la connaissance des services de police lors de son audition le 5 avril 2024. Il comprend ainsi les éléments de droit et de faits sur lesquels il se fonde. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation dont serait entachée cet arrêté doit être écarté.

4. En troisième lieu, les conditions de notification de l'arrêté contesté sont sans incidence sur sa légalité. Par suite, le moyen tiré de ce que celui-ci n'aurait pas été notifié à la requérante dans une langue qu'elle comprend doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; ". Indépendamment des étrangers visés à l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ne peuvent faire l'objet d'une mesure d'éloignement, l'autorité administrative ne saurait légalement prendre une obligation de quitter le territoire français à l'encontre d'un étranger que si ce dernier se trouve en situation irrégulière au regard des règles relatives à l'entrée et au séjour. Lorsque la loi ou une convention internationale prescrit que l'intéressé doit se voir attribuer de plein droit un titre de séjour, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement faire l'objet d'une mesure d'éloignement.

6. Mme C étant de nationalité tunisienne, sa situation est entièrement régie par l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 en matière de séjour et de travail, de sorte qu'elle ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance des articles L. 421-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Si elle présente à l'instance un contrat de travail à temps partiel conclu le 7 octobre 2021 avec la société Derichebourg pour un emploi d'agent de service en propreté, il est constant que ce contrat n'est pas visé par les services compétents comme le prévoit l'article 3 de l'accord franco-tunisien, et qu'elle n'a pas sollicité la délivrance d'un visa de long séjour conformément à l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicable aux ressortissants tunisiens sur le fondement de l'article 11 du même accord. La requérante ne justifiant pas d'une entrée régulière en France ni des démarches accomplies en vue de la régularisation de son séjour, la préfète de l'Aube n'a pas commis d'erreur de droit ni d'erreur manifeste d'appréciation en l'obligeant à quitter le territoire français.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Il ressort des pièces du dossier que Mme C a déclaré aux services de police être célibataire, sans enfant à charge, vivre chez son frère domicilié à Troyes et entretenir une relation avec un ressortissant tunisien résidant à Reims. Sa présence en France n'est pas justifiée avant 2021, et elle ne justifie ni de la réalité ni de l'intensité des liens dont elle se prévaut. Par ailleurs, elle a déclaré aux services de police disposer d'attaches familiales dans son pays d'origine. Au vu de ces éléments, la préfète de l'Aube n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale en l'obligeant à quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " et aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants :

1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () ".

10. Mme C soutient que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Toutefois la préfète de l'Aube a également fondé sa décision sur la circonstance qu'elle présente un risque de fuite et ne justifie pas de garanties de représentation suffisante. Il ressort du procès-verbal d'audition par les services de police en date du 5 avril 2024 que la requérante a déclaré être entrée irrégulièrement sur le territoire français en 2019, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour en France, et que, n'ayant présenté qu'un permis de conduire tunisien, elle ne justifie pas d'un document d'identité ou de voyage en cours de validité. Par suite, la préfète de l'Aube n'a pas entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation en estimant qu'il existait un risque que la requérante se soustraie à l'exécution de la mesure d'éloignement.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

11. En premier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Mme C n'apporte aucun élément de nature à établir la réalité de risques d'être exposée à des traitement contraires aux stipulations précitées en cas de retour en Tunisie. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées ne peut qu'être écarté.

12. En second lieu, pour les mêmes motifs de faits que ceux mentionnés au point 8 du présent jugement, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. () Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public." et aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

14. Pour interdire à Mme C le retour sur le territoire français pendant une durée de cinq ans, la préfète de l'Aube a estimé que l'intéressée ne justifiait pas de sa présence régulière et continue sur le territoire français, ni d'une insertion personnelle et professionnelle, et a souligné qu'elle était célibataire sans enfant à charge et ne justifiait ni de ses attaches en France, ni être dépourvue de tous liens dans son pays d'origine. Toutefois, la requérante justifie à l'instance de sa présence en France notamment par la production d'un contrat de travail conclu le 4 août 2021, de bulletins de paie au titre des années 2022, 2023 et 2024 et de deux baux conclus en décembre 2021 et aout 2023 et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle ait été mise en cause pour des faits de travail dissimulé. Par ailleurs, si Mme C a été interpellée le 5 avril 2024 pour avoir conduit un véhicule sans être titulaire du permis de conduire français, cette circonstance ne suffit pas à caractériser l'existence d'une menace pour l'ordre public justifiant qu'il lui soit fait interdiction de revenir sur le territoire français pendant une durée de cinq ans. Au vu de l'ensemble de ces éléments, l'interdiction de retour est entachée d'une erreur d'appréciation.

15. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C est seulement fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 5 avril 2024 en tant qu'il lui interdit le retour sur le territoire français pendant cinq ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

16. L'exécution du présent jugement n'implique aucune des mesures d'exécution demandées par la requérante. Par suite, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante au principal, la somme demandée par Mme C au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté de la préfète de l'aube, en date du 5 avril 2024, est annulé en tant qu'il interdit à Mme C le retour sur le territoire français pendant une durée de cinq ans.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et à la préfète de l'Aube.

Lu en audience publique le 11 avril 2024 à 14 heures 37.

Le magistrat désigné,

F. Milin-Rance La greffière,

M. F

La République mande et ordonne à la préfète de l'Aube en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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