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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2401217

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2401217

jeudi 30 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2401217
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU OQTF 6 semaines
Avocat requérantJACQUIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 avril 2024 et un mémoire complémentaire enregistré le 7 mai 2024, Mme A H F, représentée par Me Jacquin, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 avril 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite ;

3°) d'enjoindre à la préfète, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la requête est recevable dès lors qu'elle a été introduite dans le respect du délai de recours contentieux ;

- l'arrêté en litige a été signé par une autorité incompétente ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée, ce qui démontre un défaut d'examen individuel de la situation ;

- la préfète a commis une erreur de droit en prenant l'arrêté contesté sans se prononcer sur la demande de titre de séjour qu'elle a déposée pour son fils ;

- les dispositions de l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont été méconnues ;

- le motif de la tardiveté de sa demande ne pouvait lui être opposée au titre d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour ;

- la pathologie de son fils a été diagnostiquée tardivement, soit bien au-delà du délai de trois mois au cours duquel elle peut déposer une demande de titre de séjour après le rejet de sa demande d'asile ;

- la préfète aurait dû lui délivrer un titre de séjour en raison de l'état de santé de son enfant qui ne peut bénéficier d'un traitement effectif dans son pays d'origine ;

- la préfète n'a pas examiné sa situation au regard de son état de santé et a méconnu les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des liberté s fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 6 et 15 mai 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme F ne sont pas fondés.

Mme F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Sousa Pereira, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sousa Pereira,

- les observations de Me Jacquin, représentant Mme F, qui reprend les moyens et conclusions de sa requête ;

- et les observations de Mme F, assistée d'une interprète en langue anglaise qui insiste sur les risques qu'elle encourt en cas de retour dans son pays d'origine dès lors que son époux est membre d'une organisation dangereuse, que son père a été tué alors qu'il refusait d'indiquer où elle se trouvait ; que son fils est malade et qu'il ne peut bénéficier d'un traitement dans son pays d'origine ; qu'elle souhaite que ses enfants bénéficient d'une scolarité en France et qu'elle ne peut retourner dans son pays d'origine en raison de la pathologie dont elle souffre.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F, ressortissante nigériane née le 15 avril 1993, déclare être entrée en France le 30 juillet 2022, afin d'y solliciter la reconnaissance du statut de réfugié. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision du 21 avril 2023 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), qui a été confirmée par une décision du 5 juin 2023 par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). A la suite de ce rejet, Mme F a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en raison de l'état de santé de son fils mineur. Toutefois, cette demande a fait l'objet d'un refus, le 4 octobre 2023, aux motifs qu'elle avait été enregistrée au-delà du délai de trois mois, qu'elle était incomplète à défaut de produire un document d'état civil de son enfant et établissant son lien de filiation et que le certificat médical, produit pas l'intéressée, n'était pas probant. Le 8 avril 2024, Mme F a déposé une nouvelle demande de titre séjour en raison de l'état de santé de son enfant. La préfète de Meurthe-et-Moselle, par un arrêté en date du 10 avril 2024 dont Mme F demande l'annulation, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a fixé le pays de destination de son éventuelle reconduite d'office à la frontière.

Sur les conclusions relatives à l'aide juridictionnelle :

2. Mme F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 18 avril 2024. Par suite il n'y a pas lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué est signé par Mme D C, directrice adjointe de la direction de l'immigration et de l'intégration à laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle a, par un arrêté du 1er février 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le 2 février 2024, délégué sa signature, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme E B, à l'effet de signer notamment les décisions en matière de police des étrangers. Le requérant, à qui incombe la charge de la preuve, n'établit pas que la directrice de l'immigration et de l'intégration, Mme E B, n'aurait pas été absente ou empêchée lorsque la décision litigieuse a été prise. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtés attaqués doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il ressort des mentions de l'arrêté attaqué que la préfète de Meurthe-et-Moselle, après avoir constaté le rejet de la demande d'asile présentée par Mme F par l'OFPRA et la CNDA, a examiné l'ensemble de sa situation personnelle et familiale et a vérifié, au vu des éléments dont elle avait connaissance, qu'aucune circonstance ne faisait obstacle à une mesure d'éloignement. Mme F ne peut utilement soutenir à l'encontre de la mesure d'éloignement litigieuse, qui n'a pas d'autre objet que de l'obliger à quitter le territoire français, que la préfète n'a pas tenu compte de ce qu'elle aurait personnellement subi des persécutions et aurait des craintes pour sa vie. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressée ait porté à la connaissance de la préfète la présence de son deuxième enfant mineur sur le territoire français. Enfin, la préfète a pu à bon droit considérer, en vertu de l'article L. 521-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la demande d'asile présentée par Mme F devait également être regardée comme présentée pour son enfant mineur. Ainsi et alors que la préfète n'est pas tenue de mentionner tous les éléments relatifs à la situation de l'étranger auquel il fait obligation de quitter le territoire français, cet arrêté pris au visa du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, comporte ainsi l'ensemble des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Cette motivation révèle également que la préfète a procédé à un examen particulier de la situation de Mme F alors même que la préfète a mentionné à tort dans son arrêté que l'intéressée a sollicité la qualité de réfugiée pour " sa fille " en lieu et place de son fils, cette mention devant être regardée comme une simple erreur de plume. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation de cet arrêté et du défaut d'examen particulier de la situation de l'intéressée doivent être écartés.

5. En troisième lieu, le seul dépôt d'une demande de titre de séjour ne saurait faire obstacle à ce que l'autorité administrative décide de prendre une obligation de quitter le territoire français à l'encontre d'un étranger qui se trouve dans le cas mentionné au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ne saurait en aller autrement que lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour à l'intéressé, cette circonstance faisant alors obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une obligation de quitter le territoire français. Aux termes de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les parents étrangers de l'étranger mineur qui remplit les conditions prévues à l'article L. 425-9, ou l'étranger titulaire d'un jugement lui ayant conféré l'exercice de l'autorité parentale sur ce mineur, se voient délivrer, sous réserve qu'ils justifient résider habituellement en France avec lui et subvenir à son entretien et à son éducation, une autorisation provisoire de séjour d'une durée maximale de six mois. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable () ".

6. La requérante, dont la demande d'asile a été rejetée définitivement, entrait dans le cas défini au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et pouvait ainsi légalement faire l'objet d'une mesure d'éloignement. Si elle se prévaut d'une demande de titre de séjour qu'elle a présentée pour son enfant en raison de son état de santé, les éléments produits, qui mentionnent que son fils présente un retard psychomoteur global et une dystonie du membre supérieur droit et des deux membres inférieurs nécessitant un suivi et une prise en charge en médecine physique et réadaptation ainsi qu'un suivi en neuropédiatrie, ne permettent pas d'établir que ce dernier ne pourrait pas se faire soigner dans son pays d'origine et, qu'en conséquence, elle devait se voir attribuer de plein droit un titre de séjour en qualité de parent étranger d'enfant mineur malade. Il s'ensuit que la requérante n'est pas fondée à soutenir que c'est à tort que l'obligation de quitter le territoire français en litige a été prise à son encontre ni que cette mesure d'éloignement est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions précitées.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'un étranger a présenté une demande d'asile qui relève de la compétence de la France, l'autorité administrative, après l'avoir informé des motifs pour lesquels une autorisation de séjour peut être délivrée et des conséquences de l'absence de demande sur d'autres fondements à ce stade, l'invite à indiquer s'il estime pouvoir prétendre à une admission au séjour à un autre titre et, dans l'affirmative, à déposer sa demande dans un délai fixé par décret. Il est informé que, sous réserve de circonstances nouvelles, notamment pour des raisons de santé, et sans préjudice de l'article L. 611-3, il ne pourra, à l'expiration de ce délai, solliciter son admission au séjour. () ". Aux termes de l'article D. 431-7 du même code : " Pour l'application de l'article L. 431-2, les demandes de titres de séjour sont déposées par le demandeur d'asile dans un délai de deux mois. Toutefois, lorsqu'est sollicitée la délivrance du titre de séjour mentionné à l'article L. 425-9, ce délai est porté à trois mois ". L'absence de délivrance des informations prévues par l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile fait obstacle à ce que le préfet puisse invoquer, le cas échéant, la tardiveté de la demande de titre de séjour présentée par l'étranger, pour opposer un refus de séjour. Cette circonstance, alors que Mme F n'a pas présenté dans ses écritures des conclusions tendant à la contestation d'un refus de séjour ou d'un refus d'enregistrement de sa demande de séjour, est sans incidence sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Dans ces conditions, Mme F ne peut utilement soutenir qu'elle n'a pas été informée des conditions dans lesquelles elle pouvait déposer une demande de titre de séjour avant que ne soit prononcée la mesure d'éloignement en litige. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que Mme F a été destinataire, le 12 août 2022, de l'information prévue par les dispositions de l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile selon laquelle elle ne pourrait plus solliciter son admission au séjour à l'expiration du délai de trois mois prévu par les dispositions précitées.

8. En cinquième lieu, alors que Mme F n'a pas présenté dans ses écritures des conclusions tendant à la contestation d'un refus de séjour ou d'un refus d'enregistrement de sa demande de séjour, les moyens tirés de ce que la préfète ne pouvait lui opposer le caractère tardif de ses demandes d'admission exceptionnelle au séjour ou que la pathologie de son enfant a été récemment diagnostiqué sont inopérants à l'encontre des décisions contestées.

8. En sixième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme F aurait porté à la connaissance de la préfète de Meurthe-et-Moselle des éléments sérieux relatifs à son état de santé justifiant une analyse particulière de la préfète quant à l'attribution de plein droit d'un titre de séjour au regard des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. En septième lieu, si les résultats du laboratoire médical produits établissent que Mme F est atteinte d'une hépatite B, elles ne permettent d'établir ni l'exceptionnelle gravité des conséquences d'un défaut de prise en charge ni l'absence de possibilité de bénéficier effectivement du traitement approprié en cas de retour dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. "

11. Mme F soutient qu'en cas de retour au Nigéria, elle serait exposée à des traitements contraires à ces stipulations au motif que son époux serait membre d'une organisation dangereuse. Elle ne produit toutefois aucun élément de nature à établir la réalité des risques qu'elle allègue. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que Mme F n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 10 avril 2024. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte ainsi que celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu d'admettre Mme F au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme F est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A H F, à Me Jacquin et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.

La magistrate déléguée,

C. Sousa Pereira

La greffière,

M. G

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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