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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2401304

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2401304

mardi 7 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2401304
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantCHAIB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 mai 2024 à 16 heures 07, M. C A, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 avril 2024 par lequel la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin a fixé son pays de destination ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision contestée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'incompétence de son auteur ;

- la décision contestée méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention contre la torture et autres traitements cruels et inhumains.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 mai 2024, la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants du 10 décembre 1984 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Marini, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Marini, ;

- les observations de Me Chaib, avocate commise d'office, représentant M. A qui indique à titre liminaire solliciter le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Elle conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et rappelle que M. A est arrivé en France en 2018. Il a quitté son pays parce qu'il a un problème ophtalmologique grave et risque d'être aveugle avant 30 ans. Il bénéficiait d'un suivi médical qu'il a interrompu parce qu'il n'a plus de droit à l'assurance maladie. Il a été condamné à une interdiction judiciaire du territoire français en application de laquelle a été pris l'arrêté contesté. L'arrêté est entaché d'un défaut d'examen sérieux de la situation de M. A dès lors qu'il ne fait aucune mention de la situation médicale et du handicap de l'intéressé alors que la préfecture avait connaissance de la situation. Il a été placé en rétention précédemment le 20 septembre 2023 et a été libéré au bout de 48 heures en raison de ses problèmes de santé et parce qu'il avait un rendez-vous médical. La préfecture n'a pas pris en compte cet élément dans son arrêté. La préfecture n'a pas mis en œuvre une procédure préalable conformément aux dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration. M. A n'a pas bénéficié d'un délai suffisant pour présenter ses observations conformément à une jurisprudence constante. Le courrier lui a été notifié le 4 avril 2024 et laissait un délai de 48 heures pour présenter ses observations or, M. A n'a bénéficié que de dix minutes. Il n'y a pas de preuve que le courrier lui a été notifié parce qu'il a refusé de signer. L'administration avait connaissance de son handicap visuel et devait être attentive à ce qu'il soit à même de prendre connaissance de la notification. Par ailleurs, M. A ne sait pas lire. Il y a violation du droit d'être entendu compte tenu de sa situation particulière et de son état de vulnérabilité. S'il avait compris la procédure contradictoire, il aurait invoqué son état de santé. Sans suivi médical, il risque de devenir aveugle. Il va être éloigné vers un pays dans lequel il n'a personne, dans lequel il est isolé et handicapé ce qui est une violation des stipulations l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. M. A conteste avoir écrit les observations qui figurent dans la procédure contradictoire ;

- les observations de M. K, représentant la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin qui indique que M. A a été condamné à deux ans d'emprisonnement et à une peine complémentaire de dix ans d'interdiction judiciaire du territoire français. Il n'a jamais indiqué encourir des risques en cas de retour dans son pays d'origine. La décision n'est pas entachée d'un défaut d'examen dès lors que la préfète n'avait pas connaissance de ses problèmes de santé. Il n'a jamais présenté de demande de titre de séjour pour soins. Il n'est pas établi qu'il a été précédemment libéré du centre de rétention administrative pour des raisons de santé ni qu'il avait un rendez-vous avec un spécialiste. Il ne produit aucune pièce médicale postérieure à l'année 2022, il a donc stoppé son suivi médical depuis deux ans. Il ne ressort pas des pièces du dossier que son état de santé présente une exceptionnelle gravité. A son arrivée au centre de rétention, il n'a pas demandé à voir un médecin. Il a refusé de signer la procédure contradictoire. L'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration n'impose aucun délai pour recueillir les observations, ni la présence d'un conseil. Le délai de 48 heures mentionné dans le courrier est un délai maximum. M. A a présenté des observations. Il n'indique pas avoir été empêché de contacter un conseil.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant gambien né le 26 janvier 1986, a été condamné par un jugement du tribunal correctionnel de Strasbourg du 22 juillet 2021 à une interdiction judiciaire de dix ans du territoire français. Il a été condamné à une peine de six mois d'emprisonnement par un jugement du tribunal correctionnel de Strasbourg du 15 décembre 2023 pour maintien irrégulier sur le territoire français, après placement en rétention ou assignation à résidence, d'un étranger ayant fait l'objet d'une interdiction judiciaire du territoire. Par l'arrêté contesté, la préfète du Bas-Rhin a fixé son pays de destination en application de cette interdiction judiciaire du territoire. M. A a été placé au centre de rétention administratif de Metz.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application des dispositions précitées, d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, par un arrêté du 8 mars 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Bas-Rhin le même jour, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation, en cas d'absence ou d'empêchement de M. B H, directeur des migrations et de l'intégration et Mme G D, cheffe du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, à Mme I J, adjointe à la cheffe de bureau, à l'effet de signer notamment la décision attaquée. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. H et Mme D n'auraient pas été absents ou empêchés à la date de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté doit être écarté.

5. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué mentionne les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'arrêté doit, par suite, être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. ". Aux termes de l'article L. 122-1 du même code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-1 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. (). ".

7. Lorsque le préfet prend à l'encontre d'un étranger une décision fixant son pays de destination en exécution de la peine d'interdiction judiciaire de territoire à laquelle ce dernier a été condamné, une telle décision, qui n'est pas prise pour l'exécution d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, a le caractère d'une mesure de police devant être motivée et demeure soumise aux dispositions précitées des articles L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration. Ces dispositions font obligation à l'autorité administrative, préalablement à l'intervention de mesures de police, de mettre à même la personne intéressée de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales en ayant la faculté de se faire assister par un conseil de son choix. Ces garanties procédurales ne peuvent être écartées que dans les cas énumérés aux 1° à 4° de l'article L. 121-2, et en particulier " en cas d'urgence " ou " lorsque leur mise en œuvre serait de nature à compromettre l'ordre public ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. A, s'est vu notifier, le 4 avril 2024, un courrier de la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin, l'informant de son intention d'exécuter l'interdiction judiciaire du territoire français dont il fait l'objet en fixant la Gambie comme pays à destination duquel il devait être éloigné, et l'invitant à présenter ses observations. Si le requérant soutient à l'audience qu'il n'a pas été mis à même de présenter des observations notamment sur son état de santé, de bénéficier de l'assistance d'un avocat et qu'il n'a pas signé ses observations, il ressort des mentions portées sur ce courrier que M. A a produit des observations et indiqué ne plus habiter en Gambie depuis dix ans et a refusé de signer. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il ait fait une demande d'assistance par un conseil auprès des services préfectoraux. Enfin, il n'est pas établi qu'il n'aurait pas bénéficié d'un délai suffisant pour présenter ses observations. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision contestée serait entachée d'un vice de procédure doit être écarté.

9. En quatrième lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. En outre, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

10. Si M. A soutient que son droit d'être entendu aurait été méconnu, il résulte de ce qui a été exposé au point 8 qu'il a été mis en mesure de présenter ses observations sur la décision attaquée. Par ailleurs, le requérant n'établit ni même n'allègue avoir vainement tenté de porter à la connaissance du préfet des informations sur sa situation personnelle lors de son placement en rétention. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit de M. E d'être entendu, tel qu'il est garanti par les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, doit être écarté.

11. En cinquième lieu, il ne ressort pas des termes de la décision contestée ni des pièces du dossier que la préfète du Bas-Rhin n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation du requérant dès lors que ce dernier n'a à aucun moment fait mention de ses problèmes de santé.

12. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (). 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

13. M. A ne se prévaut d'aucune attache sur le territoire français lesquelles sont sans incidence sur la décision attaquée fixant son pays de renvoi dès lors qu'il est tenu de quitter le territoire français en application d'une décision d'interdiction judiciaire du territoire. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant son pays de destination méconnait les dispositions précitées.

14. En septième lieu, aux termes de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 3 de la convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants : " 1. Aucun État partie n'expulsera, ne refoulera, ni n'extradera une personne vers un autre État où il y a des motifs sérieux de croire qu'elle risque d'être soumise à la torture. () ".

15. Le requérant ne produit aucun élément de nature à démontrer la réalité et le caractère personnel des risques qu'il encourt en cas de retour dans son pays d'origine. Par ailleurs, s'il fait état de problèmes ophtalmologiques pour lesquels il bénéficie d'un traitement en France, il n'est pas établi qu'il ne pourrait bénéficier de soins dans son pays d'origine ni qu'il serait isolé dans ce dernier. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. A, aux fins d'annulation de l'arrêté attaqué doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Chaib et à la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin.

Lu en audience publique le 7 mai 2024 à 15h32.

La magistrate désignée,

C. Marini

La greffière

M. F

La République mande et ordonne à la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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