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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2401367

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2401367

vendredi 28 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2401367
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU OQTF 6 semaines
Avocat requérantPIALAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 mai 2024 et un mémoire complémentaire enregistré le 12 juin 2024, M. D A B, représenté par Me Pialat, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 décembre 2023 par lequel la préfète des Vosges a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit ;

2°) d'enjoindre à la préfète de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et subsidiairement de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision portant refus de séjour est entachée d'un vice de procédure, la preuve que le médecin rapporteur n'ait pas siégé au sein du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) n'étant pas rapportée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que la préfète s'est estimée en situation de compétence par rapport à l'avis du collège des médecins de l'OFII ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée en conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;

- la décision fixant le pays de destination doit être annulée en conséquence de l'illégalité des décisions portant refus de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 mai 2024, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A B ne sont pas fondés.

M. A B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 avril 2024.

L'Office français de l'immigration et de l'intégration, en réponse à une mesure d'instruction, a produit des pièces qui ont été enregistrées le 11 juin 2024 et communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Sousa Pereira, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Sousa Pereira a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée après l'appel de l'affaire à l'audience, en application de l'article R.776-26 du code de justice administrative.

Une note en délibéré, présentée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration, a été enregistrée le 21 juin 2024, et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant congolais né le 4 avril 1986, déclare être entré en France le 22 juillet 2021 muni d'un visa court séjour. Le 2 novembre 2021, il a présenté une demande d'asile, qui a été rejetée par une décision du 29 avril 2022 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 25 novembre 2022. Concomitamment à sa demande d'asile, M. A B a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en raison de son état de santé sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, au vu notamment de l'avis défavorable émis le 8 décembre 2022 par le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, la préfète des Vosges a refusé de l'admettre au séjour et a pris une mesure d'éloignement. Cet arrêté a été annulé par un jugement du tribunal administratif de Nancy du 1er juin 2023. A la suite de ce jugement, la préfète a pris, le 15 décembre 2023, un arrêté, après que le collège des médecins ait rendu un nouvel avis défavorable, refusant de l'admettre au séjour, l'obligeant à quitter le territoire français, sur le fondement des dispositions des 3° et 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra, le cas échéant, être reconduit. M. A B demande l'annulation de l'arrêté du 15 décembre 2023.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que le tribunal administratif de Nancy a annulé, par un jugement du 1er juin 2023, l'arrêté refusant d'admettre au séjour M. A B au motif que ce dernier avait produit des éléments suffisants pour remettre en cause l'analyse du préfet et du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) selon laquelle le défaut de prise en charge médicale de M. A B ne devrait pas entraîner pour lui de conséquences d'une exceptionnelle gravité. La préfète des Vosges, en exécution de ce jugement, a réexaminé la situation de l'intéressé en saisissant à nouveau le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) qui, par un avis du 8 décembre 2023, a de nouveau considéré que si l'état de santé de l'intéressé nécessite une prise en charge médicale, le défaut de celle-ci ne devrait pas entraîner pour lui de conséquences d'une exceptionnelle gravité. L'avis précise également que l'état de santé du requérant lui permet de voyager sans risque vers son pays d'origine. Pour remettre en cause cet avis, le requérant produit de nombreuses pièces médicales desquelles il ressort qu'il souffre d'un syndrome de stress post-traumatique grave, marqué par des angoisses importantes, des reviviscences postraumatiques, une perte de l'élan vital et des idéations suicidaires. Il ressort également de ces pièces que son état de santé est en lien avec des évènements et des sévices qu'il a subis dans son pays d'origine et que M. A B fait l'objet en France d'un suivi psychiatrique, bénéficie d'une psychothérapie auprès d'un psychologue et d'une prise en charge dans un centre d'accueil thérapeutique à temps partiel. Enfin, il ressort des pièces du dossier que M. A B suit un traitement à base d'antidépresseurs, d'anxiolytique et de neuroleptiques, que son état n'est pas encore stabilisé, nécessite toujours des soins psychiatriques continues dans un cadre de vie stable et rassurante et qu'un retour dans son pays d'origine représente pour lui un risque de réactivation de la crise suicidaire. Ces éléments, très circonstanciés, ne sont pas contredits par le rapport médical, établi par le médecin de l'OFII. Dans ces conditions, les pièces produites par M. A B sont suffisantes pour remettre en cause l'analyse de la préfète et du collège de médecins de l'OFII selon laquelle le défaut de prise en charge médicale de M. A B ne devrait pas entraîner pour lui de conséquences d'une exceptionnelle gravité. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour, la préfète a méconnu les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens soulevés, que M. A B est fondé à demander l'annulation de la décision du 15 décembre 2023 par laquelle la préfète des Vosges a rejeté sa demande de titre de séjour et, par voie de conséquence, l'annulation des décisions l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné.

5. Le présent jugement, qui censure l'appréciation de la préfète selon laquelle le défaut de prise en charge médicale ne devrait pas entraîner de conséquences d'une exceptionnelle gravité sur l'état de santé de M. A B, sans que la préfète ne se soit prononcé sur la possibilité, pour lui, de bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine, implique seulement d'enjoindre à ce dernier de réexaminer la situation du requérant dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Dans l'attente de ce réexamen, la préfète des Vosges délivrera à M. A B, dès notification du présent jugement, une autorisation provisoire de séjour valable le temps nécessaire à cet examen.

6. M. A B ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son avocat, Me Pialat, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la part correspondant à la contribution de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 15 décembre 2023 pris par la préfète des Vosges est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète des Vosges de réexaminer la situation de M. A B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer dès notification du présent jugement une autorisation provisoire de séjour valable jusqu'à ce qu'il ait procédé au réexamen.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pialat, avocat de M. A B, la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la part correspondant à la contribution de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A B, à Me Pialat et à la préfète des Vosges.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juin 2024.

La magistrate déléguée,

C. Sousa Pereira

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne à la préfète des Vosges en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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