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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2401470

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2401470

mardi 28 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2401470
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantGOUDEMEZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 mai 2024 à 15 heures 10 et un mémoire complémentaire enregistré le 24 mai 2024, Mme A B demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 19 mai 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration d'un délai de 15 jours suivant la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur l'arrêté dans son ensemble :

- il est entaché d'incompétence ;

- il n'est pas suffisamment motivé ;

- il lui a été notifié dans une langue qu'elle ne comprend pas ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la mesure d'éloignement porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public et elle ne présente pas un risque de fuite ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant aux circonstances humanitaires et quant à la durée de cette interdiction ;

- elle a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 mai 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par Mme B n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Coudert, vice-président, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8, L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Coudert,

- les observations de Me Goudemez, avocat commis d'office, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient en outre qu'elle a eu un titre de séjour en Croatie et qu'elle avait l'intention de s'y rendre afin de faire renouveler ses droits au séjour ;

- les observations de Mme B, assistée d'une interprète en langue anglaise ;

- et les observations de M. C, représentant la préfète du Bas-Rhin, qui conclut aux mêmes fins que le mémoire en défense par les mêmes moyens et fait valoir en outre que les éléments produits ne justifient pas de la régularité du séjour en Croatie de la requérante ; que les services de la préfecture se rapprocheront des autorités croates afin de vérifier s'il y a lieu d'engager une procédure de réadmission.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante philippine née le 19 juillet 1980, entrée irrégulièrement en France il y a quinze mois environ selon ses déclarations, a été interpellée le 19 mai 2024 et placée en retenue administrative pour vérification de son droit au séjour à la suite d'une réadmission simplifiée des autorités allemandes. Par arrêté du 19 mai 2024, la préfète du Bas-Rhin a fait obligation à Mme B de quitter le territoire français sans délai, fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée d'office et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Placée en rétention administrative, Mme B demande l'annulation de cet arrêté du 19 mai 2024.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions en litige :

2. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par M. Samuel Bouju, secrétaire général aux affaires européennes et régionales, qui bénéficiait d'une délégation de signature consentie pour signer, dans le cadre des permanences qu'il est amené à assurer, notamment les décisions relatives à " l'entrée, au séjour des étrangers en France et au droit d'asile, ainsi qu'aux mesures restrictives de liberté () et d'éloignement ou de remise à un autre Etat, et à l'interdiction de retour ou de circulation sur le territoire français ", par un arrêté de la préfète du Bas-Rhin du 29 janvier 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du 2 février 2024. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige doit être écarté.

3. En second lieu, les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur la légalité de celle-ci. La requérante ne peut ainsi utilement faire valoir que l'arrêté contesté n'aurait pas été notifié dans une langue qu'elle comprend. Par suite, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, contrairement à ce que soutient la requérante, la décision par laquelle la préfète du Bas-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français sur le fondement des dispositions du 1° et du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivée.

5. En deuxième lieu, contrairement à ce que soutient Mme B, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment des termes de la décision contestée, que la préfète du Bas-Rhin n'aurait pas procédé à un examen de sa situation préalablement à l'édiction de la mesure d'éloignement litigieuse. Ce moyen doit, par suite, être écarté.

6. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme B réside en situation irrégulière en France depuis une quinzaine de mois, qu'elle y est célibataire et sans enfant à charge et ne justifie pas y avoir noué des liens personnels d'une particulière intensité. Elle n'établit par ailleurs pas être dépourvue de toute attache familiale ou personnelle dans son pays d'origine, où résident notamment, selon les termes non contestés de la décision litigieuse, ses deux enfants. Par suite, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en prononçant à son encontre une obligation de quitter le territoire français, la préfète du Bas-Rhin aurait porté au droit de Mme B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des objectifs de la mesure. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision portant refus de délai de départ volontaire :

8. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

9. En premier lieu, contrairement à ce que soutient Mme B, l'arrêté de la préfète du Bas-Rhin comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision portant refus de délai de départ volontaire. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de cette décision doit, par suite, être écarté.

10. En second lieu, si Mme B soutient qu'elle ne présente pas un risque de fuite, elle ne conteste pas être entrée irrégulièrement en France et ne justifie pas, par la seule production d'une attestation d'hébergement, disposer d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. Par suite, c'est sans erreur d'appréciation que la préfète du Bas-Rhin a estimé qu'il existe un risque qu'elle se soustraie à la mesure d'éloignement dont elle fait l'objet. Dès lors la préfète était en droit, sur le fondement des dispositions du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de lui refuser un délai de départ volontaire. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision fixant le pays de renvoi :

11. En premier lieu, l'arrêté de la préfète du Bas-Rhin comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision fixant le pays de renvoi. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de cette décision doit, par suite, être écarté.

12. En deuxième lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

13. En troisième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'est pas assorti des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé.

14. En dernier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est, en l'espèce, inopérant à l'encontre de la décision fixant le pays de destination. Ce moyen doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an :

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. /() ".

16. En premier lieu, l'arrêté litigieux rappelle les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne que l'intéressée est entrée et se maintient irrégulièrement sur le territoire national et qu'elle ne démontre pas l'intensité de ses liens avec la France. Il comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, alors même qu'il n'examine pas expressément les autres critères énoncés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision attaquée doit, par suite, être écarté.

17. En deuxième lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

18. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme B est entrée en France récemment et ne justifie pas y avoir d'attaches familiales ou personnelles fortes. Les éléments qu'elle produit, tenant notamment en un " permis de résidence ", qui lui aurait été délivré par les autorités croates, expiré depuis le 4 août 2023, ne lui permettent pas de justifier qu'elle dispose d'un droit au séjour en Croatie. Par ailleurs, si elle soutient avoir vécu quatre ans dans ce pays en situation régulière, elle n'apporte aucune précision quant aux attaches personnelles ou familiales qu'elle aurait encore en Croatie. Dans ces conditions, Mme B n'est pas fondée à soutenir qu'en prenant à son encontre la mesure d'interdiction de retour sur le territoire français litigieuse la préfète du Bas-Rhin aurait, notamment en faisant obstacle à son retour en Croatie, porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

19. En dernier lieu, eu égard aux éléments de fait énoncés au point qui précède, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète du Bas-Rhin aurait inexactement apprécié la situation de Mme B, d'une part, en estimant qu'elle ne justifiait pas de circonstances humanitaires et, d'autre part, en fixant à un an la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prise à son encontre.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme B doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, des conclusions aux fins d'injonction sous astreinte ainsi que des conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la préfète du Bas-Rhin.

Lu en audience publique le 28 mai 2024 à 15h15.

Le magistrat désigné,

B. Coudert

La greffière,

L. Rémond

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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