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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2401531

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2401531

mercredi 29 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2401531
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantGUILLAUME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 24 et 28 mai 2024, Mme F B C, représentée par Me Guillaume, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 mai 2024 par lequel le préfet de la Côte d'Or lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Côte d'Or de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge du préfet la somme de 2 000 euros à verser à son avocat, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que son conseil s'engage à renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

- elle sont entachées d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'elle comprend.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît son droit d'être entendue ;

- elle porte atteinte à sa vie privée et familiale.

En ce qui concerne la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

- son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- elle ne présente pas de risques de fuite.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle porte atteinte aux articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision sera annulée en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant aux circonstances humanitaires et à la durée de l'interdiction de retour ;

- elle méconnaît le droit constitutionnel d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mai 2024, le préfet de la Côte d'Or conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Cabecas, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8, L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Cabecas ;

- les observations de Me Guillaume, avocate commise d'office de Mme B C, qui reprend les moyens et conclusions de la requête et fait valoir en outre qu'elle résidait en Espagne et est venue en France dans un but de tourisme, qu'elle n'a pas été entendue s'agissant des mesures administratives qui pourraient être prises à son encontre et de leurs conséquences, elle est maltraitée par son père dans son pays d'origine, ce qui justifie qu'elle ne peut retourner dans son pays d'origine et rend illégal la décision fixant le pays destination mais aussi la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- les observations de Mme B C, assistée d'une interprète en langue espagnole, qui indique ne pas vouloir retourner en Colombie en raison des maltraitances qu'elle a subies ;

- et les observations de M. E, représentant du préfet de la Côte d'Or qui reprend les termes du mémoire en défense et fait en outre valoir que la requérante a été entendue par les services de police et elle n'apporte pas d'éléments sur les craintes encourues dans son pays d'origine.

La clôture de l'instruction a été prononcée après l'appel de l'affaire à l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, ressortissante colombienne née le 13 mars 2005, est entrée en France le 26 novembre 2023. A la suite d'un contrôle d'identité et par l'arrêté contesté du 23 mai 2024, le préfet de la Côte d'Or lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, en fixant son pays de destination et en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Placée en rétention administrative, Mme B C demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction sous astreinte :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

2. En premier lieu, par un arrêté du 18 janvier 2024, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Côte d'Or le 22 janvier suivant, le préfet de la Côte d'Or a donné délégation à Mme Amelle Gayou, secrétaire générale adjointe de la préfecture, à l'effet de signer, en cas d'absence ou d'empêchement de M. Johann Mougenot, secrétaire général, les décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département. Par suite, alors qu'il n'est pas établi que M. D n'aurait pas été absent ou empêché, Mme A, signataire de l'arrêté contesté, était compétente pour signer les décisions en litige. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté contesté doit être écarté.

3. En deuxième lieu, les conditions de notification de la décision attaquée sont sans incidence sur la légalité de celle-ci. Le moyen tiré de l'irrégularité de cette notification ne peut donc qu'être écarté comme inopérant.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle mentionne que Mme B C est entrée sur le territoire français dépourvue d'un visa et que, si elle n'est pas soumise à une telle obligation, elle s'est maintenue sur le territoire sans présenter de demande visant à régulariser sa situation à l'issue du délai de trois mois. La décision fait état des conditions d'entrée et de séjour de Mme B C, ainsi que de sa situation personnelle et familiale. Dès lors que la décision contestée comporte les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de ladite décision doit être écarté comme manquant en fait.

5. En deuxième lieu, si, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ", il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant. Il résulte toutefois également de la jurisprudence de la Cour de Justice que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré, ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Comme la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé dans ses arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français dans l'attente de l'exécution de la mesure d'éloignement, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

6. Il ressort des pièces du dossier et notamment du procès-verbal d'audition devant les services de police que Mme B C a été entendue avant que la mesure d'éloignement ne soit prise et qu'elle a pu présenter des observations sur la perspective de son éloignement. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet aurait méconnu son droit d'être entendue doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que la présence en France de Mme B C est très récente, que sa famille réside en Colombie et elle ne soutient pas disposer d'attaches privées ou familiales en France. Dans ces conditions, Mme B C n'est pas fondée à soutenir que la décision l'obligeant à quitter le territoire français a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations précitées une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise.

En ce qui concerne la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

9. En premier lieu, l'arrêté contesté vise les articles L. 612-2, 3° et L. 612-3, 2°, 4° et 8° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise que Mme B C s'est maintenue sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa, qu'elle ne présente pas de garanties de représentation suffisantes et qu'elle a déclaré ne pas vouloir retourner dans son pays d'origine. La décision précise qu'il existe un risque qu'elle se soustraie à la mesure d'éloignement. L'arrêté contient ainsi l'exposé suffisant des considérations de droit et de fait qui fondent la décision de refus d'accorder un délai de départ volontaire à Mme B C. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de ladite décision doit être écarté.

10. En deuxième lieu, en se bornant à soutenir que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public, ce qui n'est pas un motif de la décision en litige, et qu'elle ne présente pas de risque de fuite, Mme B C n'établit pas que le préfet aurait inexactement appliqué les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne contre la décision fixant le pays de destination :

11. En premier lieu, la décision fixant le pays de destination vise les articles L. 721-3 à 721-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle précise que la requérante est de nationalité colombienne et qu'elle n'établit pas être exposée, en cas de retour dans son pays d'origine, à des traitements contraires à cet article 3. Par suite, la décision est suffisamment motivée et le moyen ne peut qu'être écarté.

12. En deuxième lieu, la requérante n'établit pas qu'elle serait dépourvue d'attaches privées et ou familiales dans son pays d'origine. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut, par suite, qu'être écarté.

13. En troisième lieu, l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ".

14. Si Mme B C soutient avoir subi des violences dans son pays d'origine, elle ne produit aucun élément de nature à établir qu'elle serait personnellement exposée à des risques en cas de retour dans son pays d'origine, alors qu'elle n'a présenté de demande d'asile ni en Espagne, ni en France. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention susvisée, qui n'est opérant qu'à l'encontre de la décision fixant la Colombie comme pays de destination, doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

15. En premier lieu, les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire ayant été écartés, l'exception d'illégalité de cette décision invoquée par Mme B C à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français ne peut qu'être écartée par voie de conséquence.

16. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

17. D'une part, la décision portant interdiction de retour sur le territoire vise les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne que l'examen de la situation de l'intéressée a été fait en tenant compte des critères précités à ce dernier article, que la requérante est entrée récemment en France et qu'elle y est dépourvue d'attaches privées et familiales. Le préfet a ainsi suffisamment motivé sa décision, alors même qu'il n'aurait pas mentionné l'absence d'une précédente mesure d'éloignement. Alors que le préfet n'est par ailleurs pas tenu de préciser les raisons pour lesquelles il estime qu'aucune circonstance humanitaire ne fait obstacle au prononcé de la mesure en litige, le moyen tiré de ce que la décision serait insuffisamment motivée doit être écarté comme manquant en fait.

18. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que Mme B C est entrée très récemment en France et qu'elle ne dispose pas d'attaches familiales sur le territoire français. Elle ne justifie par ailleurs d'aucune circonstance humanitaire. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en prononçant une interdiction de retour sur le territoire français à l'encontre de la requérante et en fixant sa durée à un an, le préfet ait inexactement apprécié la situation de Mme B C. Dans ces conditions, le moyen ne peut qu'être écarté.

19. En dernier lieu, Mme B C soutient que la mesure d'interdiction de retour sur le territoire français dont elle fait l'objet porte une atteinte grave et disproportionnée à son droit constitutionnel d'asile dès lors qu'elle fait obstacle à son retour en France afin d'y solliciter asile et protection. Il résulte toutefois des dispositions précitées de l'article L. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'intéressé peut solliciter à tout moment l'abrogation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français. Si cette demande n'est recevable que si l'intéressée réside hors de France, une telle condition n'est pas de nature à porter atteinte au droit d'asile dès lors que le refus d'entrée sur le territoire ne fait pas obstacle, ainsi que le prévoit l'article L. 332-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au dépôt d'une demande d'asile à la frontière, comme l'a relevé le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2011-631 DC du 9 juin 2011, aux termes de laquelle il a, dans ses motifs et son dispositif, déclaré conformes à la Constitution les dispositions de l'ancien article L. 511-1, III du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de la violation du droit constitutionnel d'asile doit être écarté.

20. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B C n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 23 mai 2024 par lequel le préfet de la Côte d'Or lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, en fixant son pays de destination, et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

21. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que la somme demandée au titre des frais exposés non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'Etat qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme F B C et au préfet de la Côte d'Or.

Lu en audience publique, le 29 mai 2024 à 15 heures 55.

La magistrate désignée,

L. Cabecas Le greffier,

L. Thomas

La République mande et ordonne au préfet de la Côte d'Or en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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