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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2401679

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2401679

vendredi 9 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2401679
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU OQTF 6 semaines
Avocat requérantCUNAT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nancy a rejeté les requêtes de deux ressortissants afghans, MM. D C et E C, qui contestaient les arrêtés préfectoraux leur faisant obligation de quitter le territoire français. Les requérants invoquaient notamment l'incompétence de l'auteur de l'acte, un défaut de motivation, et la méconnaissance de l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme. Le tribunal a jugé que les moyens soulevés n'étaient pas fondés, confirmant ainsi la légalité des décisions d'éloignement, de fixation du pays de destination et d'interdiction de retour. La solution s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I - Par deux requêtes, enregistrées le 5 juin 2024 sous le n°2401679 et le 18 juin 2024 sous le n°2401820, M. D C, représenté par Me Kati, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 27 mai 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois ;

3°) à titre subsidiaire, de suspendre l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français jusqu'à la décision de la Cour nationale du droit d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français a été prise par une autorité incompétente ;

- il n'est pas établi que la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a été notifié dans une langue qu'il comprend ;

- l'arrêté en litige est insuffisamment motivé ce qui révèle un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle, notamment au regard de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de destination indique un Etat, dont le régime n'a pas été reconnu par la France ;

- elle méconnait les articles L. 721-4 et L. 612-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est insuffisamment précise dès lors que la préfète n'établit pas qu'il serait détenteur d'un document de voyage en cours de validité en application d'un accord ou d'un arrangement de réadmission européen ou bilatéral qu'il serait ré admissible dans un autre pays ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il fait état d'éléments sérieux de nature à justifier la suspension de la mesure d'éloignement jusqu'à la décision de la Cour nationale du droit d'asile ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnaît les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et elle est disproportionnée quant à sa durée.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 19 et 26 juillet 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 juillet 2024.

II - Par deux requêtes, enregistrées le 5 juin 2024 sous le n°2401680 et le 19 juin 2024 sous le n°2401848, M. E C, représenté par Me Kati, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 31 mai 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois ;

3°) à titre subsidiaire, de suspendre l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français jusqu'à la décision de la Cour nationale du droit d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il invoque les mêmes moyens que son frère dans les requêtes n°2401679 et n°2401820.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 19 et 26 juillet 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Davesne a été lu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée après appel de l'affaire à l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. D C et M. E C, ressortissants afghans, nés le 19 juillet 1995 et le 1er janvier 1991 ont déclaré être entrés en France respectivement le 11 décembre 2021 et le 1er septembre 2022, pour y solliciter la reconnaissance du statut de réfugié. Leurs demandes ont été rejetées par des décisions des 7 novembre 2022 et 9 décembre 2022 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), confirmées par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), le 24 mai 2023. Les demandes de réexamen présentées par M. D C ont été rejetées pour irrecevabilité par des décisions de l'OFPRA des 26 septembre 2023 et 16 avril 2024, confirmées par la CNDA les 29 décembre 2023 et 1er juillet 2024. Celles présentées par M. E C ont été rejetées pour irrecevabilité par l'OFPRA par une décision du 13 octobre 2023, confirmée par la CNDA le 7 février 2024, et par une décision de cet office du 12 avril 2024 à l'encontre de laquelle l'intéressé a présenté un recours à la CNDA qui est actuellement pendant devant cette cour. Par des arrêtés des 27 et 31 mai 2024, dont MM. C demandent l'annulation par quatre requêtes qu'il y a lieu de joindre, la préfète de Meurthe-et-Moselle leur a fait obligation, sur le fondement des dispositions du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel ils pourront, le cas échéant, être reconduits d'office et a prononcé à leur encontre des interdictions de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. MM. C ont été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par des décisions du 3 juillet 2024. Par suite, il n'y a pas lieu de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation des arrêtés des 27 et 31 mai 2024 :

En ce qui concerne les moyens dirigés contre les décisions portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, les arrêtés sont signés par Mme B A, directrice de l'immigration et de l'intégration, à laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle a donné délégation à l'effet de signer les mesures d'éloignement des étrangers par un arrêté du 16 avril 2024, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le 18 avril 2024. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtes attaqués doit être écarté.

4. En deuxième lieu, la circonstance invoquée par les requérants, à la supposer même établie, selon laquelle les décisions de l'OFPRA rejetant leurs demandes d'asile ne leur auraient pas été notifiées dans une langue qu'ils comprennent, est par elle-même sans incidence sur la légalité des arrêtes attaqués, dès lors que les requérants ont bien eu connaissance de ces décisions qu'ils ont contestés devant la CNDA. Par suite, ce moyen doit être écarté.

5. En troisième lieu, il ressort des mentions des arrêtés attaqués que la préfète de Meurthe-et-Moselle, après avoir constaté le rejet des demandes d'asile présentées par les intéressés a examiné l'ensemble de leur situation personnelle et familiale et a vérifié, au vu des éléments dont elle avait connaissance, qu'aucune circonstance ne faisait obstacle à une mesure d'éloignement. Alors que le préfet n'est pas tenu de mentionner tous les éléments relatifs à la situation de l'étranger auquel il fait obligation de quitter le territoire français, ces arrêtés pris au visa du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, comportent ainsi l'ensemble des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Cette motivation révèle également que la préfète a procédé à un examen particulier de la situation de MM. C. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation de ces arrêtés et du défaut d'examen particulier de la situation des intéressés doivent être écartés.

En ce qui concerne les moyens dirigés contre les décisions fixant le pays de destination :

6. Aux termes de l'article L. 612-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français mentionne le pays, fixé en application de l'article L. 721-3, à destination duquel l'étranger est renvoyé en cas d'exécution d'office. ". Aux termes de l'article L. 721-4 du même code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Et aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

7. D'une part, la circonstance que font valoir les requérants selon laquelle la France n'a pas reconnu l'émirat islamique d'Afghanistan, depuis la prise de pouvoir par les talibans, est sans incidence sur la légalité des décisions attaquées, dès lors que cette circonstance concerne l'exécution de ces décisions. En outre, les décisions prévoient également l'éloignement des intéressés vers tout autre pays dans lesquels ils établiraient être légalement admissibles, sans que cette mention soit imprécise ainsi que le soutiennent à tort les requérants.

8. D'autre part, les requérants, dont les demandes de protection ont été rejetées à plusieurs reprises par l'OFPRA et par la CNDA, soutiennent que du fait de l'occidentalisation de leur manière de vivre en raison de leur séjour en Europe, ils seraient exposés à des traitements inhumains et dégradants en cas de retour en Afghanistan de la part des autorités qui appliquent strictement la loi islamique, laquelle prévoit notamment des exécutions publiques. Ils invoquent également la désorganisation générale du pays et la situation de violence aveugle que connait leur région d'origine. Toutefois les requérants, dont les demandes de protection ont été rejetées à plusieurs reprises par l'OFPRA et par la CNDA, n'apportent pas d'éléments précis sur la réalité des risques auxquels ils seraient personnellement exposés en cas de retour dans leur pays d'origine.

En ce qui concerne les moyens dirigés contre les décisions portant interdiction de retour pendant une durée de douze mois :

9. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable au litige : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

10. En l'espèce, la préfète, après avoir rappelé l'irrégularité du séjour des intéressés et que leur comportement ne représente pas une menace à l'ordre public, indique, au visa des dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que ceux-ci ne justifient pas de liens privés et familiaux stables et intenses en France alors que la durée de leur séjour dans ce pays n'est pas significative. Au vu de l'ensemble de ces éléments, et quand bien même la préfète n'aurait pas spécifié la durée exacte leur présence sur le territoire, les décisions d'interdiction de retour sur le territoire français pour une période de douze mois n'apparaissent pas entachées d'erreur de droit, ni d'une erreur d'appréciation.

11. Il résulte de ce qui précède que les requérants ne sont pas fondés à demander l'annulation des arrêtés des 27 et 31 mai 2024.

Sur les conclusions à fin de suspension des décisions portant obligation de quitter le territoire français :

12. Aux termes de l'article de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci ". Aux termes de l'article L. 752-6 du même code : " Lorsque le juge n'a pas encore statué sur le recours en annulation formé contre la décision portant obligation de quitter le territoire français en application des articles L. 614-1 ou L. 614-2, l'étranger peut demander au juge déjà saisi de suspendre l'exécution de cette décision. ". Et enfin, aux termes de l'article L. 752-11 du même code : " Le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné, saisi en application des articles L. 752-6 ou L. 752-7, fait droit à la demande de l'étranger lorsque celui-ci présente des éléments sérieux de nature à justifier, au titre de sa demande d'asile, son maintien sur le territoire durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile. "

13. MM. C font état de leur intégration dans la société française et des risques auxquels ils seraient exposés en cas de retour en Afghanistan. Toutefois, ces éléments ne peuvent être regardés comme sérieux et de nature à justifier, au titre de leurs demandes d'asile, leur maintien sur le territoire durant l'examen de leurs recours.

14. Il résulte de ce qui précède que MM. C ne sont, en tout état de cause, pas fondés à demander la suspension des obligations de quitter le territoire français.

15. Par voie de conséquence de tout ce qui précède, il y a lieu de rejeter les conclusions relatives aux frais liés au litige présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu d'admettre MM. C à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les requêtes de MM. C sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D C, à M. E C, à la préfète de Meurthe-et-Moselle et à Me Kati.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 août 2024.

Le président,

S. Davesne

Le greffier,

L. Thomas

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2401679, 2401680, 2401820, 2401848

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