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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2401762

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2401762

vendredi 21 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2401762
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantJEANNOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 juin 2024, M. A B, représenté par Me Jeannot, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 28 mai 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois et l'arrêté du même jour par lequel la préfète l'a assigné à résidence ;

3°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de réexaminer sa situation, dans le même délai et, en tout état de cause, de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour et de retirer son signalement aux fins de non admission dans le système Schengen ;

4°) de mettre à la charge de la préfète les entiers dépens et la somme de 2 500 euros à verser à son avocate, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que son conseil s'engage à renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Il soutient que :

- les arrêtés contestés sont entachés d'incompétence de leur auteur.

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- la décision contestée n'est pas motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;

- elle est entachée d'erreurs de fait et de droit dès lors que les faits mentionnés dans la décision l'obligeant à quitter le territoire français ne correspondent pas à sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- l'annulation de la décision contestée s'impose comme étant la conséquence de l'annulation de la décision de refus de séjour ;

- le préfet s'est cru en compétence liée pour prononcer la mesure d'éloignement ;

- la décision contestée entraîne des conséquences manifestement excessives au regard du but poursuivi et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- l'annulation de la décision attaquée s'impose comme étant la conséquence de l'annulation des précédentes décisions ;

- la décision contestée n'est pas motivée en fait ;

- la décision est entachée d'erreurs de droit dès lors que la préfète n'a pas procédé à l'examen de sa situation au regard des risques de traitement inhumains et dégradants contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et qu'elle s'est sentie liée par les décisions des instances chargées de l'asile ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- l'annulation de la décision attaquée s'impose comme étant la conséquence de l'annulation des précédentes décisions ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée, quant à sa nécessité et sa durée ;

- le préfet a entaché sa décision d'une erreur de droit en n'examinant pas les quatre critères permettant de prononcer une décision d'interdiction de retour et en s'estimant en situation de compétence liée ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de fait ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

En ce qui concerne la décision d'assignation à résidence :

- l'annulation de la décision attaquée s'impose comme étant la conséquence de l'annulation des précédentes décisions ;

- son droit d'être entendu a été méconnu ;

- la décision n'est pas motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il n'existe pas de perspective d'éloignement ;

- il ne présente pas de risque de fuite.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juin 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Cabecas, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8, L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Cabecas,

- les observations de Me Jeannot, avocate de M. B, qui reprend les moyens et conclusions de la requête et fait valoir en outre que les décisions contestées sont entachées d'un défaut d'examen de sa situation en ce que les motifs de la mesure d'éloignement ne concernent pas le requérant, que ce dernier a fait d'importants efforts d'intégration par le biais du bénévolat, qu'il dispose de promesses d'embauche et que ses enfants suivent une scolarité sérieuse ; elle fait également valoir qu'il existe des risques de traitements inhumains ou dégradant en cas de retour pour le requérant dans son pays d'origine et, enfin, qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public et que la mesure d'interdiction de retour est ainsi disproportionnée,

- les observations de M. B, assisté d'un interprète en langue serbe, qui indique vouloir travailler en France et s'intégrer par ce biais et celui de ses activités bénévoles, il explique également que ses enfants font des efforts d'intégration en France et qu'il ne souhaite pas que sa famille retourne au Kosovo où ils sont menacés.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant kosovar né le 18 décembre 1981, serait entré en France, en compagnie de son épouse et de leurs enfants, au cours de l'année 2019, selon ses déclarations. Leurs demandes d'asile ont été rejetées par les instances chargées de l'asile. Par des décisions du 19 janvier 2023, le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de leur délivrer un titre de séjour, leur a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, en fixant leur pays de destination et en prononçant à leur encontre une interdiction de retour sur le territoire français. Ces décisions ont été annulées par le tribunal administratif de Nancy en tant qu'elles fixent l'Arménie comme pays de destination et prononcent à leur encontre une interdiction de retour. Par un nouvel arrêté du 28 mai 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de délivrer un titre de séjour à M. B, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, en fixant son pays de destination et en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois. Par un arrêté du même jour, la préfète a assigné M. B à résidence. Le requérant demande l'annulation des arrêtés du 28 mai 2024.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence à statuer sur la présente requête, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur l'étendue du litige :

4. Aux termes des dispositions de l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions et délais prévus au présent chapitre, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation de la décision relative au séjour, de la décision relative au délai de départ volontaire et de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent le cas échéant. () ". Aux termes des dispositions de l'article L. 614-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français est notifiée avec une décision d'assignation à résidence prise en application de l'article L. 731-1 ou une décision de placement en rétention prise en application de l'article L. 741-1, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification de ces mesures ". Aux termes de l'article L. 614-9 du même code : " Le président du tribunal administratif, ou le magistrat qu'il désigne à cette fin parmi les membres de sa juridiction, (), statue au plus tard quatre-vingt-seize heures à compter de l'expiration du délai de recours. / Dans le cas où la décision d'assignation à résidence ou de placement en rétention intervient en cours d'instance, le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin statue dans un délai de cent quarante-quatre heures à compter de la notification de cette décision par l'autorité administrative au tribunal ". Aux termes de l'article R. 776-17 du code de justice administrative au sein de la section III " dispositions applicables en cas de placement en rétention ou d'assignation à résidence " : " Lorsque l'étranger est placé en rétention ou assigné à résidence après avoir introduit un recours contre la décision portant obligation de quitter le territoire ou après avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle en vue de l'introduction d'un tel recours, la procédure se poursuit selon les règles prévues par la présente section. Les actes de procédure précédemment accomplis demeurent valables. () Toutefois, lorsque le requérant a formé des conclusions contre la décision relative au séjour notifiée avec une obligation de quitter le territoire, il est statué sur cette décision dans les conditions prévues à la sous-section 1 ou à la sous-section 2 de la section 2, selon le fondement de l'obligation de quitter le territoire () ".

5. Il résulte des dispositions précitées des articles L. 614-8 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article R. 776-17 du code de justice administrative qu'il appartient au magistrat désigné par le président du tribunal administratif de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français et assignant à résidence, dont il pourrait être saisi. Toutefois, il ne lui appartient pas de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation d'un refus de séjour. Ainsi, il n'y a lieu de statuer que sur les conclusions de la requête de M. B tendant à l'annulation des décisions du 28 mai 2024 portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination, prononçant une interdiction de retour sur le territoire français et l'assignant à résidence. Par suite, les conclusions dirigées contre la décision du même jour par laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de l'admettre au séjour, ainsi que les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint à la préfète de lui délivrer un titre de séjour dont elles sont assorties doivent être réservées jusqu'en fin d'instance devant une formation collégiale du tribunal administratif de Nancy.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. Il ressort des termes de la décision portant obligation de quitter le territoire français que la préfète de Meurthe-et-Moselle n'a pas procédé à un examen de la situation de M. B avant de prononcer la mesure d'éloignement en litige, les considérations de fait mentionnées dans l'arrêté en litige, relatives à cette décision, ne correspondant pas à la situation personnelle et familiale du requérant. Par suite, M. B est fondé à soutenir que faute d'un examen complet de sa situation, la préfète a entaché sa décision l'obligeant à quitter le territoire français d'une erreur de droit.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 28 mai 2024 de la préfète de Meurthe-et-Moselle en tant qu'elle lui a fait obligation de quitter le territoire français, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, fixant son pays de destination et lui interdisant le retour sur le territoire français, ainsi que l'arrêté du 28 mai 2024 l'assignant à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. En premier lieu, le présent jugement implique que la préfète de Meurthe-et-Moselle réexamine la situation de M. B. Il y a donc lieu de lui enjoindre d'y procéder, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, de lui délivrer immédiatement, en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une autorisation provisoire de séjour.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement ". Aux termes de l'article 7 du décret du 28 mai 2010 : " Les données à caractère personnel enregistrées dans le fichier sont effacées sans délai en cas d'aboutissement de la recherche ou d'extinction du motif de l'inscription () ".

10. Le présent jugement annule l'interdiction de retour prise à l'encontre de M. B et il résulte des dispositions précitées qu'une telle annulation implique nécessairement l'effacement sans délai du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen résultant de cette décision. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de mettre en œuvre la procédure d'effacement de ce signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais de l'instance :

11. En premier lieu, M. B ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros sur le fondement de ces dispositions sous réserve que Me Jeannot, avocate du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle.

12. En second lieu, la présente instance n'ayant donné lieu à aucun dépens, les conclusions présentées à ce titre par M. B ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les conclusions dirigées contre la décision du 28 mai 2024 par laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé d'admettre M. B au séjour, ainsi que les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint à la préfète de lui délivrer un titre de séjour doivent être réservées jusqu'en fin d'instance devant une formation collégiale du tribunal administratif de Nancy.

Article 3 : L'arrêté du 28 mai 2024 de la préfète de Meurthe-et-Moselle est annulé en tant qu'il fait obligation à M. B de quitter le territoire français sans délai, en fixant son pays de destination et en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français. L'arrêté du même jour ordonnant son assignation à résidence est annulé.

Article 4 : Il est enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle de procéder au réexamen de la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour.

Article 5 : Il est enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle de mettre en œuvre la procédure d'effacement du signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 6 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Jeannot renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Jeannot, avocate de M. B, une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 7 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Jeannot et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 21 juin 2024.

La magistrate désignée,

L. Cabecas Le greffier,

L. Thomas

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 240176

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