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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2401808

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2401808

mardi 22 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2401808
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I°) Par une requête enregistrée le 17 juin 2024 sous le n° 2401807, Mme C épouse A, représentée par Me Géhin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 14 mai 2024 par lequel la préfète des Vosges a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et lui a interdit le retour pendant une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de lui délivrer un titre de séjour, ou, subsidiairement, de réexaminer sa demande, et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler sous astreinte de 50 euros par jour de retard dans un délai de 48 heures suivant la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

- il a été pris par une autorité incompétente car le signataire ne justifie pas d'une délégation de signature régulière ;

- il est entaché d'un défaut de motivation en droit et en fait, en méconnaissance de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'incompétence de son auteur ;

- elle est privée de base légale ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle porte une atteinte disproportionnée aux intérêts supérieurs de ses enfants, tels que défendus par l'article 3-1 de la convention de New York ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'incompétence de son auteur ;

- elle est privée de base légale ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est disproportionnée ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est privée de base légale ;

- elle porte atteinte à son droit à ne pas être soumise à des traitements inhumains et dégradants, tel que protégé par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 septembre 2024, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

II°) Par une requête enregistrée le 17 juin 2024 sous le n° 2401808, M. B A, représenté par Me Géhin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 14 mai 2024 par lequel la préfète des Vosges a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et lui a interdit le retour pendant une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de lui délivrer un titre de séjour, ou, subsidiairement, de réexaminer sa demande, et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler sous astreinte de 50 euros par jour de retard dans un délai de 48 heures suivant la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient les mêmes moyens que ceux exposés dans la requête n° 2401807.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 septembre 2024, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Milin-Rance,

- et les observations de Me Géhin, représentant M. et Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme A, nés respectivement les 4 septembre 1989 et 18 juin 1993, de nationalité monténégrine, sont entrés en France le 11 août 2013. Leurs demandes d'asile ont été rejetées par l'office français de protection des réfugiés et apatrides le 10 février 2014 et par la Cour nationale du droit d'asile le 17 février 2015. Le 2 octobre 2023, ils ont sollicité la régularisation de leur situation sur le fondement des articles L. 421-21, L. 421-3, L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La commission du titre de séjour a rendu un avis favorable le 15 février 2024. Par deux arrêtés du 14 mai 2024 dont M. et Mme A demandent l'annulation, la préfète des Vosges a refusé de leur délivrer des titres de séjour, leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont ils ont la nationalité et leur a interdit le retour pendant une durée d'un an.

Sur les conclusions en annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il est constant que M. et Mme A résident de façon continue sur le territoire français depuis plus de dix ans à la date des décisions contestées, que de leur union sont nées trois enfants en 2014 et 2019, régulièrement scolarisées, que M. A présente plusieurs promesses d'embauche dont la dernière, établie par la SAS Pierre B en septembre 2023, pour un contrat à durée déterminée de six mois reconductible sur un emploi de maçon, est assortie d'une demande d'autorisation de travail, et ils justifient occuper un logement pris à bail depuis 2019. Par de nombreuses attestations circonstanciées et concordantes établies par l'équipe éducative scolaire, le maire de la commune, des voisins et des proches, corroborées lors de leur audition par la commission du titre de séjour, ils établissent leur maitrise de la langue française, leur insertion dans la vie locale et leurs réelles perspectives d'intégration professionnelle. Et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'ils aient conservé des liens dans leur pays d'origine. Lors de sa séance du 2 février 2024, la commission du titre de séjour a donné un avis favorable à l'unanimité à leur régularisation. Au vu de ces éléments, les requérants ayant transféré de manière stable et durable le centre de leurs intérêts privés et familiaux en France, et en l'absence de tout motif d'ordre public, en refusant de leur délivrer un titre de séjour, la préfète des Vosges a porté une atteinte disproportionnée à leur droit au respect de leur vie privée et familiale protégé par les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens des requêtes, que les arrêtés du 14 mai 2024 de la préfète des Vosges refusant de délivrer à M. et Mme A des titres de séjour, leur faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont ils ont la nationalité et leur interdisant le retour pendant une durée d'un an doivent être annulés.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

5. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique nécessairement que la préfète des Vosges délivre des titres de séjour portant la mention " vie privée et familiale " à M. et Mme A dans un délai de deux mois à compter de sa notification et, dans l'attente, qu'elle leur délivre sans délai une autorisation provisoire de séjour les autorisant à travailler. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, une somme globale de 1 500 euros à verser à M. et Mme A sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les arrêtés du 14 mai 2024 de la préfète des Vosges refusant de délivrer à M. et Mme A des titres de séjour, leur faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont ils ont la nationalité et leur interdisant le retour pendant une durée d'un an sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète des Vosges de délivrer à M. et Mme A des titres de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de leur délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour les autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera à M. et Mme A la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. et Mme A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Mme C épouse A et à la préfète des Vosges.

Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Milin-Rance, première conseillère,

Mme Jouguet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2024.

La rapporteure,

F. Milin-Rance

Le président,

B. Coudert La greffière,

I. Varlet

La République mande et ordonne à la préfète des Vosges en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s 2401807,

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