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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2401959

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2401959

mardi 22 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2401959
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantJEANNOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 juin 2024 et un mémoire enregistré le 30 juillet 2024, M. B F, représenté par Me Jeannot, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 21 juin 2024 par lequel la préfète des Vosges l'a assigné à résidence ;

3°) d'annuler la décision portant obligation de quitter le territoire français et de reconduite à la frontière vers la Palestine révélée par la décision du 21 juin 2024 portant assignation à résidence ;

4°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de réexaminer sa situation et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la compétence du signataire de la décision n'est pas établie ;

- la décision portant assignation à résidence a révélé une nouvelle décision portant obligation de quitter le territoire français qu'il est recevable à contester ;

- la décision révélée portant obligation de quitter le territoire français méconnait son droit d'être entendu, tel que garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- cette décision souffre d'un défaut de motivation ;

- cette décision est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle, la préfète s'étant comportée en situation de compétence liée en refusant de faire usage de son pouvoir discrétionnaire ;

- cette décision est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant assignation à résidence souffre d'un défaut de motivation ;

- cette décision est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- cette décision est entachée d'une erreur de droit en ce qu'elle ne prévoit pas de durée ;

- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et porte une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir garantie par la Constitution ;

- la préfète n'a pas tenu compte de sa demande d'asile ;

- sa demande d'asile a été déclarée recevable par l'office français de protection des réfugiés et apatrides, de sorte qu'il ne pouvait faire l'objet d'une mesure d'assignation à résidence.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 juillet 2024, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- les moyens dirigés contre la décision d'obligation de quitter le territoire, prétendument révélée par la décision portant assignation à résidence, sont inopérants ;

- les autres moyens soulevés ne sont pas fondés.

M. F a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nancy du 29 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jouguet, rapporteure,

- et les observations de Me Gravier, substituant Me Jeannot, représentant M. F.

Considérant ce qui suit :

1. M. F est né le 12 septembre 1994 à Gaza en Palestine. Il est entré irrégulièrement en France le 2 novembre 2018. Il a déposé une demande d'asile sur le territoire français le 19 décembre 2018 qui a été rejetée par l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) par une décision du 12 août 2019. Il a déposé une demande de réexamen qui a été rejetée comme irrecevable le 7 avril 2022. Par suite, le 1er juin 2022, il s'est vu notifier une décision portant obligation de quitter le territoire français. Le 5 mars 2024, après un contrôle des services de police, la préfète des Vosges lui a notifié une décision portant assignation à résidence. Cette décision d'assignation a été annulé par le tribunal administratif de Nancy par un jugement n°2400699 du 28 mai 2024, en ce qu'elle a assigné M. F au domicile de sa mère à Saint-Dié-des-Vosges. Par une nouvelle décision du 21 juin 2024, notifiée le 27 juin 2024, la préfète des Vosges a assigné M. F à résidence dans le département des Vosges à l'adresse 377 chemin du Faing, à Sainte Marguerite (88100) et lui a fait obligation de se présenter les lundi, mercredi et samedi y compris les jours fériés entre 9h00 et 11h00 auprès du commissariat de police de Saint-Dié-des-Vosges. M. F demande l'annulation de cette décision, ainsi que de la décision d'obligation de quitter le territoire français et de reconduite à la frontière vers la Palestine qui serait révélée par cette mesure d'assignation.

Sur le bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. M. F a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 29 juillet 2024. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant à son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision révélée portant obligation de quitter le territoire français :

3. Par la présente requête, M. F entend contester la décision portant obligation de quitter le territoire français révélée par la décision portant assignation à résidence. Toutefois l'édiction de la mesure d'assignation à résidence du 21 juin 2024, prise sur le fondement d'une obligation de quitter le territoire français du 1er juin 2022 notifiée le 3 juin 2022 devenue définitive, ne saurait être regardée comme ayant révélé une nouvelle décision portant obligation de quitter le territoire français susceptible d'être contestée dans la présente instance. Par suite, les conclusions tendant à l'annulation de cette décision révélée sont irrecevables.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision portant assignation à résidence :

4. En premier lieu, la décision attaquée est signée par Mme E C, adjointe à la cheffe du bureau des migrations et de l'intégration, auquel la préfète des Vosges a, par un arrêté du 13 mai 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, délégué sa signature à l'effet de signer, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme A D, cheffe du bureau des migrations et de l'intégration, notamment les décisions en matière d'assignation à résidence des étrangers. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit, dès lors, être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ".

6. La décision assignant M. F à résidence vise les dispositions du 1° de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique que l'intéressé fait l'objet d'un arrêté du 1er juin 2022, notifié le 3 juin 2022, portant obligation de quitter le territoire français avec délai de départ de 30 jours, et qu'en raison de la situation géopolitique en Palestine, son éloignement du territoire français n'est pas envisageable avant les 135 jours maximums d'une mesure d'assignation prise sur le fondement des dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'il convient d'autoriser M. F à se maintenir provisoirement sur le territoire en l'assignant à résidence jusqu'à ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation. Enfin, elle précise qu'elle est valable pour une durée d'un an, renouvelable deux fois, soit un maximum de trois années. Dès lors, la décision attaquée comporte l'énoncé suffisant des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de ladite décision doit ainsi être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut autoriser l'étranger qui justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français ou ne pouvoir ni regagner son pays d'origine ni se rendre dans aucun autre pays, à se maintenir provisoirement sur le territoire en l'assignant à résidence jusqu'à ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; / () ". Aux termes de l'article L. 732-4 de ce même code : " Lorsque l'assignation à résidence a été édictée en application des 1°, 2°, 3°, 4° ou 5° de l'article L. 731-3, elle ne peut excéder une durée d'un an. / Elle peut être renouvelée deux fois, dans la même limite de durée. / () ".

8. D'une part, si le requérant soutient qu'il fait l'objet d'une décision d'assignation à résidence d'une durée indéterminée, en méconnaissance de l'article L. 732-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il ressort cependant des termes de la décision attaquée que la décision, prise sur le fondement du 1° de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, est valable pour une duré d'un an renouvelable deux fois. Dès lors, ce moyen doit être écarté.

9. D'autre part, si les décisions d'assignation à résidence prévues par les dispositions précitées de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sont pas assimilables à des mesures privatives de liberté, elles doivent être, dans leur principe comme dans leurs modalités, adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent.

10. A cet égard, la circonstance que M. F ne présenterait aucun risque de fuite n'est pas de nature à faire obstacle à l'édiction d'une mesure d'assignation, dès lors que, s'agissant d'une mesure alternative au placement en rétention, elle ne peut être prononcée qu'en présence de garanties de représentation de nature à prévenir le risque que l'étranger se soustraie à la mesure d'éloignement prise à son encontre. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la mesure d'assignation à résidence ne serait pas nécessaire du fait de l'absence de risque de fuite.

11. En outre, si M. F soutient que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir, car il doit pouvoir se déplacer, il n'est toutefois pas établi ni même allégué que la mesure d'assignation lui interdirait de voir sa mère ou son frère, tous deux résidant dans le département des Vosges, ni qu'elle l'empêcherait de travailler pour l'entreprise " SARL Tuncer TP " domiciliée dans le département des Vosges et dont il produit une promesse d'embauche. Le requérant ne démontre pas davantage en quoi ses obligations de présentation au commissariat de police de Saint-Dié-des-Vosges, les lundis, mercredis et samedis entre 9h00 et 11h00 porteraient une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir et présenteraient un caractère excessif au regard de sa situation. Dans ces conditions, dès lors que M. F conserve la possibilité, dans le périmètre déterminé par la décision attaquée, d'une part, de se déplacer librement, en dehors du temps consacré au respect de ses obligations, et, d'autre part, de recevoir sa famille et les personnes de son choix, il n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation et porterait une atteinte excessive à sa liberté d'aller et venir. Par suite, ces moyens doivent être écartés.

12. En quatrième lieu, il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué que pour autoriser M. F à se maintenir provisoirement sur le territoire français en l'assignant à résidence, la préfète des Vosges a procédé à un examen approfondi de sa situation personnelle et familiale, et a notamment tenu compte de l'impossibilité dans laquelle il se trouve, au regard de la situation de guerre en Palestine, de regagner son pays d'origine. Par suite le moyen tiré du défaut d'examen particulier de la situation doit être écarté.

13. En dernier lieu, en l'absence de reconnaissance du statut de réfugié ou du bénéficie de la protection subsidiaire, la circonstance que M. F ait déposé le 15 avril 2024 une demande d'asile, qui a été déclarée recevable par l'office français de protection des réfugiés et apatrides le 2 mai 2024, est sans incidence sur la légalité de la mesure d'assignation à résidence, qui est fondée sur l'arrêté du 1er juin 2022 portant obligation de quitter le territoire français. Dès lors, les moyens tirés du défaut d'examen de cette circonstance nouvelle et de l'erreur de droit doivent être écartés.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction présentées par M. F doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens ou la partie perdante, la somme demandée par M. F au titre des frais exposés et non compris dans le dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de M. F tendant à son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. F est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B F, à la préfète des Vosges et à Me Jeannot.

Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

Mme Jouguet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2024.

La rapporteure,

A. JouguetLe président,

B. Coudert

La greffière,

I. Varlet

La République mande et ordonne à la préfète des Vosges en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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