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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2402000

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2402000

vendredi 27 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2402000
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 2
Avocat requérantLEMONNIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 juillet 2024, M. D B, représenté par Me Lemonnier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 31 mai 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office ;

2°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié " ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne les décisions portant refus de séjour et portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision portant refus de séjour est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que l'admission exceptionnelle au séjour n'est pas subordonnée à la situation de l'emploi ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que la préfète aurait dû faire usage de son pouvoir discrétionnaire de régularisation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée par exception d'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- les décisions contestées méconnaissent les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle doit être annulée par exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations de l'article 3 et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 août 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Wolff, rapporteure,

- et les observations de Me Lemonnier, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant albanais né le 14 juin 1983, déclare être entré sur le territoire français le 27 décembre 2016 avec sa conjointe, Mme C, afin d'y solliciter l'asile. Après le rejet de sa demande d'asile à la fois par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 16 juin 2017 et la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 9 janvier 2018, M. B a fait l'objet de plusieurs mesures d'éloignement, le 22 février 2018, 7 février 2020 et 24 août 2022. Les recours de M. B contre ces décisions ont été rejetés par des jugements du 3 mai 2018, 13 octobre 2020 et 21 octobre 2022. Le 22 juillet 2023, M. B a formé une demande d'admission exceptionnelle au séjour. Par un arrêté du 31 mai 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de faire droit à cette demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office. Par sa requête, M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, la décision portant refus de séjour énonce suffisamment les considérations de droit et de fait qui la fondent, nonobstant la circonstance que la préfète aurait commis une erreur dans la dénomination exacte de l'emploi auquel il aspire ou se serait trompée de quelques jours sur la date de naissance de son enfant. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation dirigé contre la décision portant refus de séjour doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ressort des motifs mêmes de l'arrêté contesté que la préfète de Meurthe-et-Moselle a tenu compte, pour apprécier la demande de titre de séjour du requérant, de la demande d'autorisation de travail formée par M. A, gérant de l'établissement " Chicken Street " à Nancy au regard des dispositions de l'article L. 435-1 et de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ne ressort d'aucune autre pièce du dossier que la préfète de Meurthe-et-Moselle n'aurait pas procédé à un examen complet de la situation personnelle et familiale de M. B avant de rejeter sa demande de titre de séjour.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. () ". Il appartient à l'autorité administrative, en application de ces dispositions, de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention "vie privée et familiale" répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" ou "travailleur temporaire".

5. D'une part, pour refuser de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile la préfète a opposé à M. B l'absence de difficultés de recrutement dans le métier d'agent d'entretien. Elle a ainsi entaché sa décision d'une erreur de droit. Toutefois, la décision est également fondée sur la circonstance que le requérant, qui se borne à produire une demande d'autorisation de travail pour travailler en qualité d'employé polyvalent au sein de l'établissement " Chicken Street ", ne justifiait pas de circonstances exceptionnelles. Cette seule demande d'autorisation de travail et l'attestation, établie le 28 juin 2024¸ par le gérant de ce restaurant sont à elles seules insuffisantes à constituer un motif exceptionnel d'admission au séjour. Dans ces conditions, dès lors qu'il ressort des pièces du dossier que la préfète aurait pris la même décision si elle s'était fondée sur ce seul motif, M. B n'est pas fondé à soutenir qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

6. D'autre part, M. B est présent en France depuis sept années à la date de la décision contestée. Il est constant que la durée de son séjour en France est la conséquence de son maintien en situation irrégulière sur le territoire, alors qu'il a fait l'objet de trois décisions portant obligation de quitter le territoire français le 22 février 2018, le 24 août 2022 et le 7 février 2020, cette dernière étant assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois. Il se prévaut de la présence en France de son épouse, une compatriote, et de son fils, né le 20 avril 2017 et scolarisé en France, ainsi que de la naissance prochaine d'un second enfant. Toutefois, son épouse est également en situation irrégulière sur le territoire et la scolarisation de son fils et son suivi régulier par une orthophoniste sont insuffisants à constituer une circonstance humanitaire ou un motif exceptionnel d'admission au séjour. M. B ne se prévaut enfin d'aucune autre attache privée ou familiale sur le territoire français et n'établit pas ne plus en avoir dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le requérant ne peut pas être regardé comme justifiant de circonstances humanitaires ou d'un motif exceptionnel d'admission au séjour au sens de l'article L. 435-1 précité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. B est présent en France depuis sept années à la date de la décision contestée. S'il se prévaut de la présence de son épouse, de la scolarisation de leur fils et de la naissance à venir d'un deuxième enfant, il est constant que la durée de sa présence en France n'est due qu'à son maintien en situation irrégulière sur le territoire, alors qu'il a fait l'objet de plusieurs mesures d'éloignement du territoire qu'il n'a pas exécutées. Enfin, M. B, qui ne soutient pas disposer d'autres attaches familiales ou personnelles en France, n'établit pas être démuni de telles attaches en Albanie, où il a vécu jusqu'à l'âge de trente-trois ans. Il ne se prévaut d'aucune circonstance qui, à la date d'intervention de l'arrêté contesté, serait de nature à faire sérieusement obstacle à son retour en compagnie de sa conjointe et de son fils, âgé de sept ans, dans son pays d'origine. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision portant refus de séjour a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise.

9. En cinquième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 5, 6 et 8 du présent jugement, M. B n'est pas fondé à soutenir qu'en refusant de faire usage de son pouvoir discrétionnaire de régularisation, la préfète de Meurthe-et-Moselle a commis une erreur manifeste d'appréciation. Ce moyen doit être écarté.

10. En sixième lieu, les moyens dirigés contre la décision portant refus de titre de séjour ayant été écartés, l'exception d'illégalité de cette décision invoquée par M. B à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision l'obligeant à quitter le territoire français ne peut qu'être écartée par voie de conséquence.

11. En septième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

12. La circonstance que le fils de M. B, est né et soit scolarisé en France ne suffit pas à établir, alors que les décisions litigieuses n'ont pas pour effet de séparer la cellule familiale et qu'il n'est fait état d'aucun élément qui serait de nature à faire obstacle à la poursuite de la scolarité de l'enfant et de son traitement orthophonique hors de France, qu'en prenant les décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français contestées, la préfète de Meurthe-et-Moselle aurait porté atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant de M. B. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

13. En premier lieu, les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français ayant été écartés, l'exception d'illégalité de cette décision invoquée par M. B à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination ne peut qu'être écartée par voie de conséquence.

14. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Ce dernier texte énonce que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ".

15. M. B soutient qu'en cas de retour en Albanie, son fils ne pourrait y bénéficier des soins appropriés à son état de santé et que l'enfant qu'attend sa conjointe doit naître en France. Toutefois, s'il justifie du fait que son fils suit un traitement orthophonique régulier, il n'établit pas la réalité des risques personnels qu'encourrait son fils ou lui-même en cas de retour dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations et dispositions précitées doit être écarté.

16. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 8 ci-dessus, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, en tout état de cause, être écarté.

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions présentées par M. B à fin d'annulation de l'arrêté de la préfète de Meurthe-et-Moselle du 31 mai 2024 doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

18. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'emporte aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte présentées par le requérant ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

19. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens ou la partie perdante, la somme demandée par le requérant au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à Me Lemonnier et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Délibéré après l'audience publique du 3 septembre 2024 à laquelle siégeaient :

M. Di Candia, président,

M. Durand, premier conseiller,

Mme Wolff, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2024.

La rapporteure,

É. WolffLe président,

O. Di Candia

Le greffier,

F. Richard

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2402000

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