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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2402050

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2402050

jeudi 14 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2402050
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantCOCHE-MAINENTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 5 juillet et 12 juillet 2024, M. A B, représenté par Me Coche-Mainente, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 avril 2024 par lequel la préfète des Vosges a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a désigné le pays de renvoi et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant deux ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié ", dans un délai de cinq jours, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ou subsidiairement de réexaminer sa situation, sous trente jours, et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de huit jours et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ces délais courant à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de faire procéder sans délai à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission du système d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant du refus de titre de séjour :

- il est signé par une autorité incompétente ; l'arrêté de délégation de signature doit être visé ;

- il n'est pas justifié de la régularité de la procédure devant la commission de titre de séjour ;

- il n'a pas été procédé à un examen particulier de sa situation personnelle ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- le refus de séjour est entaché d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est signée par une autorité incompétente ; l'arrêté de délégation de signature doit être visé ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité du refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale ;

- elle est insuffisamment motivée ;

S'agissant de l'interdiction de retour :

- elle est signée par une autorité incompétente ; l'arrêté de délégation de signature doit être visé ;

- elle est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 août 2024, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens invoqués n'est fondé.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 31 mai 2024 du bureau d'aide juridictionnelle de Nancy.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention du 1er août 1995 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Sénégal sur la circulation et le séjour des personnes ;

- l'accord du 23 septembre 2006 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Sénégal relatif à la gestion concertée des flux migratoires et l'avenant à cet accord signé le 25 février 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Samson-Dye, présidente-rapporteure,

- les observations de Me Coche-Mainente, pour M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant sénégalais né le 25 décembre 1984, est entré régulièrement sur le territoire français le 8 décembre 2013, muni d'un visa de court séjour. À l'expiration de son visa, il s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français, avant de solliciter, à deux reprises, la délivrance d'un titre de séjour auprès du préfet du Val d'Oise, qui a pris à son encontre deux arrêtés portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français édictés les 23 décembre 2015 et 18 février 2020. Le préfet des Vosges a pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai le 25 février 2022. En dernier lieu, M. B a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en juillet 2023. Par un arrêté du 19 avril 2024, dont M. B demande l'annulation dans la présente instance, la préfète des Vosges a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a désigné le pays de renvoi et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant deux ans.

Sur les moyens communs aux décisions attaquées :

2. En premier lieu, par un arrêté du 28 mars 2024, régulièrement publié le jour même au recueil des actes administratifs, la préfète des Vosges a donné délégation à M. David Percheron, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer les décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département, y compris en matière de police des étrangers, à l'exception des réquisitions du comptable et de la force armée. La circonstance que l'arrêté litigieux ne vise pas cette délégation est sans incidence sur sa légalité. Dans ces conditions, M. C était compétent pour signer les décisions attaquées, de sorte que le moyen tiré de l'incompétence doit être écarté.

3. En second lieu, l'arrêté contesté comporte un énoncé suffisant des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des diverses mesures édictées, qu'il s'agisse du refus de séjour, de la décision fixant le pays de renvoi ou de l'interdiction de retour. Ainsi, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation, invoqué à l'encontre de ces décisions, ne peut qu'être écarté.

Sur le refus de titre de séjour :

4. En premier lieu, il ne ressort ni des termes des décisions litigieuses, ni des pièces du dossier que la préfète des Vosges n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. B.

5. En deuxième lieu, alors que l'administration a produit les justificatifs tenant aux modalités de convocation de M. B devant la commission du titre de séjour, ainsi que l'avis de cette commission daté du 9 janvier 2024, qui cite l'arrêté préfectoral du 3 octobre 2023 définissant la composition de cette commission, et précise les membres qui ont siégé en l'espèce, le requérant se borne à soutenir qu'il n'est pas justifié de la régularité de la procédure devant la commission de titre de séjour. Ce moyen doit, dans ces conditions, être écarté comme n'étant pas assorti des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

7. D'une part, il ressort des termes mêmes de la rédaction adoptée que l'administration n'a pas fondé son examen de la situation de l'intéressé, sous l'angle professionnel, sur la seule circonstance qu'il a bénéficié d'un faux titre de travail pour travailler. Il ne saurait donc être soutenu que la préfète s'est bornée à prendre en considération cet élément, alors que le refus de séjour litigieux relève aussi notamment que la formation dont il se prévaut n'est pas qualifiante et ne constitue pas un diplôme au regard de l'emploi envisagé.

8. D'autre part, il est vrai que M. B réside en France depuis dix ans à la date de l'arrêté litigieux et qu'il a exercé une activité professionnelle, dans le domaine de la restauration en tant que plongeur ou de commis de cuisine pour l'essentiel, pendant la majeure partie de son séjour, avant d'être embauché comme technicien fibre optique en août 2022, poste pour lequel son employeur a sollicité une autorisation de travail à son profit. Toutefois, et alors qu'il a pu obtenir ces emplois en se prévalant de faux documents, la durée de sa présence en France et la seule production de bulletins de salaire et d'un justificatif de formation ne saurait suffire à caractériser des considérations humanitaires manifestement suffisantes pour justifier son admission exceptionnelle au titre de sa vie privée et familiale, ou des motifs exceptionnels de nature à entacher le refus d'admission exceptionnel à titre professionnel d'une erreur manifeste d'appréciation.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que l'épouse de M. B et ses enfants résident au Sénégal. Il ne justifie pas d'attaches particulières sur le territoire français. Dans ces conditions, et en dépit de sa durée de présence en France et de l'exercice d'une activité professionnelle, le refus de titre de séjour n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée, de sorte que les stipulations citées au point précédent ne sont pas méconnues.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

11. En premier lieu, les moyens dirigés contre la décision portant refus de séjour ayant été écartés, l'exception d'illégalité de cette décision, invoquée par M. B à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français, ne peut qu'être écartée.

12. En second lieu, au regard des circonstances de fait exposées au point 10, le moyen tiré de ce que la mesure d'éloignement méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'est pas fondé.

Sur le pays de destination :

13. Les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français ayant été écartés, l'exception d'illégalité de cette décision, invoquée par M. B à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays à destination duquel il peut être éloigné, ne peut qu'être écartée.

Sur l'interdiction de retour :

14. En premier lieu, les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français ayant été écartés, l'exception d'illégalité de cette décision, invoquée par M. B à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'interdiction de retour sur le territoire français, ne peut qu'être écartée.

15. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". L'article L. 612-7 de ce code prévoit l'édiction d'une interdiction de retour lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français au-delà du délai de départ volontaire qui lui avait été imparti. L'article L. 612-8 du même code précise : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ".

16. L'arrêté litigieux, qui évoque la présence en France de l'intéressé depuis 2013, mentionne l'absence de risque pour l'ordre public, précise que M. B s'est maintenu en France malgré la notification de trois obligations de quitter le territoire français et relève également l'absence de liens personnels familiaux intenses, anciens et stables. Au regard de l'ensemble de ces éléments, qui ne sont pas erronés en fait, la décision portant interdiction de retour n'est pas entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 612-10. L'exercice d'une activité professionnelle pendant une longue période, sous couvert d'un titre falsifié, ne relève par ailleurs pas des considérations suffisantes pour caractériser une erreur manifeste d'appréciation.

17. En troisième lieu, au regard des circonstances de fait exposées au point 10, le moyen tiré de ce que l'interdiction de retour méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'est pas fondé.

18. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 19 avril 2024 de la préfète des Vosges. Dès lors, sa requête ne peut qu'être rejetée, dans toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Coche-Mainente et à la préfète des Vosges.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Samson-Dye, présidente,

- M. Bastian, conseiller,

- Mme Philis, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2024.

La présidente-rapporteur

A. Samson-Dye

L'assesseur le plus ancien,

P. Bastian

La greffière

L. Bourger

La République mande et ordonne à la préfète des Vosges en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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