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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2402058

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2402058

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2402058
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU OQTF 6 semaines
Avocat requérantSAS ASTERIA AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 juillet 2024 auprès du greffe du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne et transmise au tribunal administratif de Nancy par une ordonnance n° 2401623 du 8 juillet 2024 de la présidente du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne et un mémoire complémentaire enregistré le 24 juillet 2024, M. A B, représenté par Me El Fekri, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 juillet 2024 par lequel le préfet des Ardennes l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet des Ardennes de procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen ;

4°) d'enjoindre au préfet des Ardennes de lui délivrer un récépissé dans le délai de dix jours à compter de la notification du jugement à intervenir afin de lui permettre de déposer une demande d'admission exceptionnelle au séjour.

Il soutient que :

- l'arrêté en litige a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- la notification de l'arrêté contesté n'a pas été réalisée dans une langue qu'il comprend ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire est illégale dès lors que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public et qu'il ne présente pas de risque de fuite ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français qui est illégale ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que le préfet n'a pas examiné la condition relative à l'existence ou non d'une première mesure d'éloignement ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée.

La requête a été communiquée au préfet des Ardennes qui n'a pas produit de mémoire.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 29 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Sousa Pereira, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sousa Pereira,

- les observations de Me El Fekri, avocate de M. B, qui reprend ses conclusions et moyens de la requête et reprend les raisons pour lesquelles il a quitté son pays d'origine.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant algérien né le 15 mai 1988, déclare être entré en France en 2020. Il a été interpellé le 3 juillet 2024 sur la commune de Carignan et a été placé en retenue administrative pour vérification de son droit au séjour. Par un arrêté du 3 juillet 2024 dont M. B demande l'annulation, le préfet des Ardennes lui a fait obligation, sur le fondement des dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra, le cas échéant, être reconduit et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an.

Sur les conclusions relatives à l'aide juridictionnelle :

2. M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 29 juillet 2024. Par suite il n'y a pas lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs relatifs à la contestation des décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué est signé par M. Joël Dubreuil, secrétaire général de la préfecture, auquel le préfet des Ardennes a délégué sa signature à l'effet de signer tous arrêtés relevant des attributions de l'État dans le département des Ardennes, à l'exception de certains actes au nombre desquelles ne figurent pas les décisions contestées, par un arrêté du 13 juillet 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit, dès lors, être écarté.

4. En deuxième lieu, il ressort des mentions de l'arrêté attaqué que le préfet des Ardennes après avoir constaté l'entrée irrégulière de M. B en France et l'absence de démarche en vue de la régularisation de sa situation, a examiné l'ensemble de sa situation personnelle et familiale et a vérifié, au vu des éléments dont il avait connaissance, qu'aucune circonstance ne faisait obstacle à une mesure d'éloignement. Par ailleurs, dès lors que le délai de trente jours accordé à un étranger pour exécuter une obligation de quitter le territoire français constitue le délai de départ volontaire de droit commun, l'absence de prolongation de ce délai n'a pas à faire l'objet d'une motivation spécifique, à moins que l'étranger ait expressément demandé le bénéfice d'une telle prolongation, ce qui n'est pas le cas en l'espèce. S'agissant de la décision fixant le pays de destination, cet arrêté vise notamment l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, mentionne la nationalité du requérant et indique qu'il n'établit pas encourir des risques de traitement prohibé par ces stipulations en cas de retour dans son pays d'origine. Alors que le préfet n'est pas tenu de mentionner tous les éléments relatifs à la situation de l'étranger auquel il fait obligation de quitter le territoire français, les décisions litigieuses comportent ainsi l'ensemble des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de ces décisions doit, par suite, être écarté.

5. En troisième lieu, les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur sa légalité. M. B ne peut dès lors utilement faire valoir que la décision contestée ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend. Par suite, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. 2. Il ne peut y avoir d'ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. M. B se prévaut de sa durée de présence en France ainsi que de son insertion professionnelle sur le territoire français. Il ressort toutefois des pièces du dossier que M. B ne vivait en France que depuis quatre ans à la date de la décision attaquée et qu'il ne démontre pas être dépourvu de tout lien dans son pays d'origine ni avoir tissé en France, par la production d'attestations peu circonstanciées, des liens d'une particulière intensité. Enfin, si M. B établit avoir occupé un emploi en qualité de chauffeur-livreur entre le mois de juillet 2022 et février 2023, il ne justifie ainsi que de huit mois de travail salarié depuis qu'il est entré sur le territoire français, ce qui ne suffit pas à démontrer la pérennité et la stabilité de son insertion professionnelle. Dans ces conditions, la mesure d'éloignement en litige ne peut être regardée comme portant au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressé une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, par suite, être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit également être écarté.

8. En deuxième lieu, la décision attaquée n'a pas d'autre objet que d'obliger M. B à quitter le territoire français. Ainsi, il ne saurait utilement se prévaloir des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne le moyen propre à la contestation de la décision accordant un délai de départ volontaire d'une durée de trente jours :

9. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision./L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas./Elle peut prolonger le délai accordé pour une durée appropriée s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. L'étranger est informé par écrit de cette prolongation ".

10. En se bornant à faire valoir que le préfet a entaché d'illégalité l'arrêté contesté en refusant de lui accorder un délai départ volontaire aux motifs qu'il ne présente pas de risque de fuite et que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public, M. B ne conteste pas utilement la décision par laquelle le préfet des Ardennes lui a accordé un délai de trente jours pour quitter le territoire français.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de la décision fixant le pays de destination :

11. En premier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. M. B soutient qu'en cas de retour en Algérie, il serait exposé à des traitements contraires à ces stipulations en raison des violences qu'il pourrait subir de la part de la famille d'une jeune fille avec laquelle il a entretenu une relation amoureuse. Toutefois, M. B, qui n'a présenté aucune demande d'asile en France, ne produit aucune pièce permettant d'établir la réalité des risques qu'il allègue. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

13. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7, il y a lieu d'écarter le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

14. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français./Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français.

Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

15. Il ressort des termes mêmes des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

16. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

17. En l'espèce, la décision interdisant à M. B le retour sur le territoire français pour une durée d'un an est motivée par l'entrée récente en France de l'intéressé, par la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France et par l'absence de comportement troublant l'ordre public. Ainsi, si le préfet a fait état de la durée de présence en France de l'intéressé, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et de son comportement qui ne représente pas une menace à l'ordre public, il n'a pas indiqué si celui-ci avait déjà fait l'objet de précédentes mesures d'éloignement. Par suite, il n'a pas suffisamment motivé sa décision d'interdiction de retour sur le territoire français.

18. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les moyens invoqués par M. B à l'encontre de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, que M. B est uniquement fondé à solliciter l'annulation de la décision du 3 juillet 2024 par laquelle le préfet des Ardennes a prononcé à son encontre une telle mesure. En revanche, les conclusions tendant à l'annulation des autres décisions du 3 juillet 2024 doivent être rejetées.

19. Eu égard à l'annulation prononcée, le présent jugement n'implique pas, en tout état de cause, la délivrance d'un récépissé de titre de séjour. En revanche, le présent jugement qui prononce l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français opposée à M. B implique nécessairement l'effacement du signalement du requérant aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Il y a lieu d'enjoindre au préfet des Ardennes de saisir, sans délai, les services ayant procédé à ce signalement, en vue de la mise à jour du fichier en tenant compte de cette annulation.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 3 juillet 2024 est annulé en tant que le préfet des Ardennes a prononcé à l'encontre de M. B une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Ardennes de faire procéder, sans délai, à la suppression du signalement de M. B aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me El Fekri et au préfet des Ardennes.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

La magistrate déléguée,

C. Sousa Pereira

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne au préfet des Ardennes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2402058

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