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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2402192

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2402192

mardi 30 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2402192
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 juillet 2024 à 12 heures 25, M. E D, représenté par Me Mine, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 juillet 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours dans le département de Meurthe-et-Moselle, où il est autorisé à circuler, l'a obligé à se présenter les mardis et jeudis, à 9h30 auprès des services de police de Nancy, l'a astreint à se maintenir quotidiennement de 6 à 9 heures au sein du logement qu'il occupe et l'a obligé à remettre aux services de police son passeport en cours de validité ;

2°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer un récépissé demande de titre de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- il n'a pas reçu les informations prévues par les articles L. 732-7 et R. 732-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ce qui l'a privé d'une garantie ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur de droit dès lors qu'il est fondé sur une décision portant obligation de quitter le territoire français de plus d'un an ;

- il est entaché d'un défaut d'examen de sa situation au regard de sa situation familiale ;

- il n'est ni nécessaire dès lors qu'il bénéficie de garanties de représentation suffisantes et qu'aucun risque de fuite n'est caractérisé, ni proportionné en raison de sa situation familiale et en raison du fait qu'il dispose de 30 minutes pour se rendre aux services de police les mardis et jeudis, en raison de la nécessité de demeurer dans son logement jusque 9 heures ;

- il méconnaît l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que la perspective d'éloignement n'est pas raisonnable pendant la période de quarante-cinq jours d'assignation à résidence ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il a été pris, en méconnaissance du délai raisonnable prévu par le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, et ne lui permet pas d'avoir un droit au recours effectif, conformément à l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'erreur de fait dès lors qu'il n'existe pas de perspective raisonnable d'éloignement en raison du fait que la décision portant obligation de quitter le territoire français sur laquelle est fondée l'arrêté contesté est caduque, de la situation familiale du requérant et de l'absence de preuve de saisine et d'acceptation des autorités consulaires.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juillet 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

Le président du tribunal a désigné M. Bastian, conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bastian,

- les observations de Me Mine, représentant M. D, qui rappelle que M. D est arrivé en France pour rejoindre son épouse de nationalité française ; qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens en insistant sur les moyens tirés de l'incompétence, du défaut de motivation, du défaut d'examen, de l'absence de perspective d'éloignement et de l'erreur manifeste d'appréciation ;

- et les observations de M. D lui-même qui explique qu'il veut demeurer auprès de ses enfants, qu'il souhaiterait obtenir un titre de séjour pour travailler, subvenir à ses besoins et offrir un avenir à ses enfants.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant marocain né le 22 décembre 1987, est entré en France en 2015. Par un arrêté du 23 janvier 2023, la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français. Par un arrêté du 16 juillet 2024, dont M. D demande l'annulation, la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué est signé par Mme C A, directrice de l'immigration et de l'intégration, à laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle a délégué sa signature à l'effet de signer notamment toute décision ordonnant l'assignation à résidence dans le cadre de ses missions relatives à l'immigration et à l'intégration, par un arrêté du 16 avril 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit, dès lors, être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du vice de forme ne peut qu'être écarté.

4. En troisième lieu, il résulte des termes mêmes des dispositions des articles L. 732-7 et R. 732-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que la remise du formulaire relatif aux droits et obligations des étrangers assignés à résidence doit s'effectuer au moment de la notification de la décision d'assignation à résidence ou, au plus tard, lors de la première présentation de l'intéressé aux services de police ou de gendarmerie. Ainsi, elle constitue une formalité postérieure à l'édiction de la décision d'assignation à résidence dont les éventuelles irrégularités sont, en tout état de cause, sans incidence sur la légalité de cette dernière décision. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions ne peut donc qu'être écarté.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article 72 de la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration : " () VI. () 2° Au 1° de l'article L. 731-1, les mots : " d'un an " sont remplacés par les mots : " de trois ans " ; () ". Aux termes de l'article 86 de cette loi : " IV. - L'article 72, à l'exception du 2° du VI () entr[ent] en vigueur à une date fixée par décret en Conseil d'Etat, et au plus tard le premier jour du septième mois suivant celui de la publication de la présente loi. Ces dispositions s'appliquent à la contestation des décisions prises à compter de leur entrée en vigueur. "

6. Il résulte des dispositions citées au point précédent qu'aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable au litige : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Aux termes de l'article L. 731-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger assigné à résidence en application de l'article L. 731-1 peut être placé en rétention en application de l'article L. 741-1, lorsqu'il ne présente plus de garanties de représentation effectives propres à prévenir un risque de soustraction à l'exécution de la décision d'éloignement apprécié selon les mêmes critères que ceux prévus à l'article L. 612-3. () "

7. Si des dispositions législatives ou règlementaires nouvelles ont par principe vocation à s'appliquer aux situations en cours, l'autorité administrative ne saurait, sans méconnaître le principe de non-rétroactivité, en faire application à des situations juridiquement constituées à la date de leur entrée en vigueur.

8. Il ne ressort d'aucune des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'une obligation de quitter le territoire français deviendrait caduque à défaut d'avoir été exécutée à l'issue d'un délai déterminé. Si les anciennes dispositions de l'article L. 731-1 de ce code faisaient obstacle à l'assignation à résidence d'un étranger sur le fondement d'une obligation de quitter le territoire prise plus d'un an auparavant, elles n'avaient ni pour objet ni pour effet de mettre fin aux effets de la mesure d'éloignement, l'étranger demeurant tenu de quitter le territoire. Ces anciennes dispositions ne privaient pas davantage l'autorité administrative de la possibilité de procéder à son exécution d'office par d'autres moyens. Il s'ensuit que l'écoulement du temps depuis l'édiction de l'obligation de quitter le territoire français à l'encontre de M. D, le 23 janvier 2023, n'a pas, en lui-même, eu pour effet de placer l'intéressé dans une situation juridique définitivement constituée, faisant obstacle à ce que la loi attache de nouvelles conséquences juridiques à cette mesure d'éloignement. Dès lors, la préfète de Meurthe-et-Moselle n'a pas méconnu le principe de non-rétroactivité des actes administratifs, et pouvait, en se fondant sur la décision du 23 janvier 2023, prendre à l'encontre de M. D une décision l'assignant à résidence en faisant application immédiate des dispositions nouvelles de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

9. En cinquième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué, qui mentionne d'ailleurs que M. D est marié et père deux enfants âgés de huit et deux ans, ni des pièces du dossier, que la préfète n'aurait pas procédé à un examen individuel, complet et sérieux de la situation de l'intéressé.

10. En sixième lieu, si M. D conteste le caractère nécessaire de la décision d'assignation à résidence en l'absence de risque de fuite, cet argument est sans incidence sur la légalité d'une telle décision dès lors que les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne subordonnent pas le prononcé de cette mesure à l'existence d'un tel risque. De même, si M. D soutient que la mesure contestée ne serait pas nécessaire dès lors qu'il justifie de garanties de représentation, c'est précisément pour cette raison que la préfète a décidé de l'assigner à résidence plutôt que de le placer en rétention. Par suite, ce moyen doit être écarté.

11. En septième lieu, si M. D conteste le caractère proportionné de la mesure en raison de sa situation familiale, il ne fait valoir aucun élément particulier qui l'empêcherait de demeurer à son logement entre 6 et 9 heures et de se rendre au commissariat de police deux fois par semaine. En outre, il ne ressort d'aucune des pièces produites au dossier qu'il ne pourrait pas se rendre, les mardis et jeudis, à 9h30 au commissariat de police situé 38 boulevard Lobau à Nancy depuis son logement situé 134 avenue de Boufflers à Nancy sans méconnaître son obligation de demeurer à domicile jusqu'à 9h. Par suite, ce moyen doit être écarté.

12. En huitième lieu, les dispositions citées au point 6 autorisent l'administration à prononcer une assignation à résidence si l'étranger ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la décision d'éloignement demeure une perspective raisonnable.

13. Il ressort des pièces du dossier que M. D a fait l'objet, par un arrêté du 23 janvier 2023, d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français. Dès lors, et alors qu'aucun élément au dossier ne démontre que la préfète de Meurthe-et-Moselle n'aurait pas effectué les démarches nécessaires à l'exécution de la décision d'éloignement, celle-ci demeure une perspective raisonnable. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur de fait doivent être écartés.

14. En neuvième lieu, l'assignation à résidence contestée n'a pas pour fondement une décision de transfert vers l'Etat membre responsable de la demande d'asile de M. D, mais une décision portant obligation de quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du délai raisonnable prévu par le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, doit être écarté comme inopérant.

15. En dixième lieu, en se bornant à soutenir que " la décision ne lui permet d'avoir un droit au recours effectif ", M. D n'assortit pas son moyen tiré de la méconnaissance de l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales des précisions suffisantes pour en apprécier le bien-fondé. Par suite, il ne peut qu'être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 16 juillet 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours dans le département de Meurthe-et-Moselle, où il est autorisé à circuler, l'a obligé à se présenter les mardis et jeudis, à 9h30 auprès des services de police de Nancy, l'a astreint à se maintenir quotidiennement de 6 à 9 heures au sein du logement qu'il occupe et l'a obligé à remettre aux services de police son passeport en cours de validité. Par suite, sa requête doit être rejetée en toutes ses conclusions, y inclus celles à fin d'injonction et celles tendant à la mise à la charge de l'Etat des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

P. BastianLa greffière

L. Rémond

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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