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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2402238

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2402238

mercredi 31 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2402238
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantCAGLAR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 juillet 2024 à 16 heures 45 et un mémoire enregistré le 31 juillet 2024, M. A B, placé au centre de rétention administrative de Metz, demande au tribunal :

1°) de désigner un avocat commis d'office ;

2°) d'annuler l'arrêté du 24 juillet 2024 par lequel le préfet du Doubs a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné en exécution de l'interdiction judiciaire du territoire français prononcée à son encontre le 27 mars 2017 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention contre la torture et autres traitements inhumains ou dégradants ;

- en cas de renvoi vers le Kosovo, il sera privé de la possibilité d'être entendu par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juillet 2024, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention contre la torture et autres traitements inhumains ou dégradants

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Philis, conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Philis, magistrate désignée ;

- les observations de Me Caglar, avocate commise d'office, représentant M. B, qui :

. conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens en insistant sur la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales au regard de la durée de sa présence en France, de ses liens personnels sur le territoire, de son intégration et de l'absence d'attache dans le pays d'origine et en indiquant qu'une demande de relèvement de la peine complémentaire d'interdiction judiciaire du territoire français prononcée en 2017 a été présentée au juge judiciaire en mai 2024 ;

. soulève un moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire dès lors que l'autorité préfectorale a fixé le pays de destination sans attendre l'expiration du délai de quarante-huit heures qu'elle a imparti à l'intéressé à compter de la notification du courrier du 16 juillet 2024, ce qui révèle une absence d'examen de sa situation. La circonstance que M. B a refusé de signer ce courrier, lors de sa notification le 23 juillet 2024, est sans incidence. L'autorité préfectorale ne peut pas également se prévaloir de l'urgence de la situation faute de diligence pour notifier en temps utile le courrier du 16 juillet 2024 ;

- les observations de M. B qui se prévaut de sa présence en France depuis 1999 et de liens familiaux sur le territoire et qui fait état des menaces qu'il encourt en cas de retour dans son pays d'origine ;

- et les observations de M. C, représentant le préfet du Doubs, qui conclut aux mêmes fins que le mémoire en défense, par les mêmes moyens, et :

. rappelle l'historique des condamnations visant M. B ;

. fait valoir que le moyen tiré de la méconnaissance du principe contradictoire est infondé dès lors que l'intéressé a refusé de signer le courrier du 16 juillet 2024, que l'administration justifie d'un cas d'urgence dérogeant à l'application de ce principe, eu égard à la date de la levée de l'écrou de M. B. Il relève, en tout état de cause, que le requérant ne se prévaut pas d'élément pertinent pouvant influer sur le sens de la mesure envisagée ;

. fait valoir que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant et, en tout état de cause, infondé au regard de l'attestation laconique produite, du placement éducatif de ses enfants et de la possibilité de reconstituer la cellule familiale dans son pays d'origine ;

. précise que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est infondé faute d'élément versé au dossier et faute de justifier d'une démarche au titre de l'asile avant la prolongation de son placement en rétention par le juge.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant Kosovar né le 25 mars 1983, est entré en France, selon ses déclarations, en 1999. Par un jugement du 27 mars 2017, le tribunal correctionnel de Besançon a prononcé à son encontre une interdiction judiciaire définitive du territoire français. Ce jugement, en tant qu'il a prononcé une interdiction définitive du territoire français, a été confirmé par un arrêt de la cour d'appel de Besançon le 21 décembre 2017. Par une décision du 3 octobre 2018, la Cour de cassation n'a pas admis le pourvoi en cassation de M. B. Par un arrêté du 24 juillet 2024, le préfet du Doubs a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné en exécution de cette interdiction. Par la présente requête, M. B, placé en rétention administrative après sa levée d'écrou, demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur la demande de désignation d'un avocat commis d'office :

2. M. B, placé en rétention administrative lors de l'introduction de sa requête, a présenté celle-ci sans ministère d'avocat, a été assisté à l'audience par Me Caglar, avocate commise d'office désignée par le bâtonnier du barreau de Nancy, en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par conséquent, il n'y a plus lieu de statuer sur sa demande de désignation d'un avocat commis d'office.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. " Aux termes de l'article L. 121-2 du même code : " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : / 1° En cas d'urgence ou de circonstances exceptionnelles ; / 2° Lorsque leur mise en œuvre serait de nature à compromettre l'ordre public ou la conduite des relations internationales ; / 3° Aux décisions pour lesquelles des dispositions législatives ont instauré une procédure contradictoire particulière ; () ". Aux termes de l'article L. 122-1 de ce code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. () ". La décision fixant le pays de renvoi prise par l'autorité préfectorale en exécution d'une décision judiciaire d'interdiction du territoire français a le caractère d'une mesure de police soumise notamment aux dispositions précitées des articles L. 121-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration selon lesquelles l'administration doit mettre à même la personne intéressée de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales en ayant la faculté de se faire assister par un conseil de son choix.

4. Un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie. Le respect, par l'autorité administrative compétente, de la procédure contradictoire prévue par les dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, constitue une garantie pour l'étranger devant être éloigné.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. B s'est vu notifier, le 23 juillet 2024 à 15 heures 40, le courrier du 16 juillet 2024 par lequel le préfet du Doubs l'a informé de son intention de fixer le pays à destination duquel il sera éloigné, en exécution de l'interdiction judiciaire définitive du territoire français prononcée par le 27 mars 2017, et l'a invité à présenter ses observations dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification de ce courrier. Or, sans attendre l'expiration du délai imparti à l'intéressé pour présenter ses observations, le préfet du Doubs a notifié, le 24 juillet 2024 à 8 heures 30, la mesure fixant le pays de destination. Si le préfet du Doubs se prévaut d'un cas d'urgence au sens de l'article L. 121-2 du code des relations entre le public et l'administration, au regard de la levée d'écrou de M. B, il ressort des termes mêmes du courrier que celui-ci a été rédigé dès le 16 juillet 2024. Dans ces conditions, et quand bien même l'intéressé a apposé la mention " refus de signer " sur ce courrier, le requérant est fondé à soutenir que la décision attaquée a été prise en méconnaissance du principe du contradictoire.

6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 24 juillet 2024 du préfet du Doubs.

Sur les frais liés au litige :

7. D'une part, dès lors que M. B, qui a bénéficié de l'assistance d'un avocat désigné d'office, n'a pas sollicité le bénéfice de l'aide juridictionnelle, les conclusions de la requête tendant à la mise à la charge de l'État d'une somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ne peuvent qu'être rejetées. D'autre part, Me Caglar a été désigné d'office pour représenter M. B et bénéficiera donc nécessairement de la rétribution prévue à l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991. Par suite, le requérant, qui n'établit pas avoir exposé des frais supérieurs à ceux correspondant à cette rétribution, n'est pas fondé à réclamer le versement d'une somme en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur la demande de M. B tendant à la désignation d'un avocat d'office.

Article 2 : L'arrêté du 24 juillet 2024 par lequel le préfet du Doubs a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné en exécution de l'interdiction judiciaire du territoire français prononcée à son encontre le 27 mars 2017 est annulé.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Doubs.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 juillet 2024.

La magistrate désignée,

L. Philis

La greffière

L. Rémond

La République mande et ordonne au préfet du Doubs en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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