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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2402406

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2402406

jeudi 30 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2402406
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantCORSIGLIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 7 août et 8 novembre 2024, M. A B, représenté par Me Corsiglia, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 mai 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre à la préfète de Meurthe-et-Moselle, à titre principal, de lui délivrer le titre de séjour sollicité dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, dans l'attente, de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son avocate, Me Corsiglia, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente, faute de délégation de signature régulière ;

- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- sa présence ne constitue pas un trouble à l'ordre public ;

- l'arrêté est entaché d'erreur manifeste d'appréciation, dès lors que le préfet n'a pas fait usage de son pouvoir discrétionnaire de régularisation de sa situation ;

- la circonstance qu'il n'est pas isolé en France n'est pas de nature à justifier un refus de titre de séjour ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale par voie de conséquence de l'illégalité du refus de titre de séjour ;

- la décision fixant le pays de renvoi devra être annulée par voie de conséquence ainsi que l'abrogation du récépissé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 novembre 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Agnès Bourjol,

- et les observations de Me Martin, substituant Me Corsiglia, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant marocain né le 14 janvier 2004, a déclaré être entré en France le 18 juin 2018, muni d'un visa de court séjour, pour y être pris en charge par sa sœur. Par une ordonnance de placement provisoire du 10 juin 2020 du procureur de la République de C, confirmée par un jugement du 23 décembre 2020 du tribunal pour enfants de C, M. B a été confié à l'aide sociale à l'enfance de Meurthe-et-Moselle. L'année de sa majorité, M. B a sollicité, le 6 mai 2022, la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par sa requête, M. B demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 23 mai 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

3. Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans et qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge, saisi d'un moyen en ce sens de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée sur la situation personnelle de l'intéressé.

4. Il ressort des pièces du dossier et il n'est pas contesté que M. B, alors âgé de 16 ans, a été confié à l'aide sociale à l'enfance de Meurthe-et-Moselle compte tenu des actes de maltraitance dont il était victime de la part de l'époux de sa sœur, qui l'hébergeait depuis son entrée sur le territoire. Scolarisé au titre de l'année scolaire 2018/2019 au collège Guynemer de C, puis au collège Albert Camus de Jarville-La-Malgrange, l'intéressé a préparé, à compter de l'année 2021/2022 au lycée professionnel " Lycée des Métiers-Entre Meurthe et Sanon " de Dombasle-sur-Meurthe un CAP spécialité " maintenance des véhicules option voitures particulières " qu'il a validé en juin 2022, puis un baccalauréat professionnel dans le même secteur validé avec mention en 2023. Pour rejeter sa demande de titre de séjour, la préfète de Meurthe-et-Moselle oppose un manquement d'investissement, des lacunes et des absences injustifiées. Cependant, le requérant démontre que ces appréciations, au demeurant isolées et remontant à l'année 2019, peuvent être expliquées par un contexte de maltraitances familiales ayant justifié son placement sous tutelle de l'Etat. La validation de son CAP, puis de son baccalauréat professionnel, ainsi que les bonnes appréciations du corps enseignant, démontrent au contraire la persévérance et l'investissement du requérant dans la poursuite de sa formation. La préfète de Meurthe-et-Moselle a également opposé la circonstance que l'emploi de monteur en luminaire, occupé par M. B à la date de sa demande, dans le cadre d'une mission en intérim, n'était pas en adéquation avec la formation suivie. Toutefois, la préfète a inexactement appliqué les dispositions de l'article L. 435-3 citées du point 2 du présent jugement, l'adéquation entre la formation destinée à apporter au demandeur une qualification professionnelle et l'emploi occupé ne figurant pas au nombre des conditions de délivrance du titre de séjour prévues par ces dispositions. Ainsi, ces éléments, ainsi que sa réorientation temporaire en intérim, ne permettent pas d'établir que la condition du suivi réel et sérieux de la formation ne serait pas remplie.

5. Par ailleurs, si M. B, a été interpellé le 29 juillet 2021 alors qu'il était mineur, pour des faits de viol commis sur mineur de plus de quinze ans, de viol commis sur mineur de quinze ans et d'agression sexuelle, il n'a pas reconnu les faits et il ressort des pièces du dossier que les poursuites ont fait l'objet d'un classement sans suite par le procureur de la République le 8 novembre 2021, motif pris de ce que l'infraction était insuffisamment caractérisée.

6. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait gardé des contacts ou conservé des attaches dans son pays d'origine.

7. Par suite, M. B est fondé à soutenir qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3, la préfète de Meurthe-et-Moselle a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

8. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 23 mai 2024 par laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, des décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

9. Compte tenu de l'écoulement du temps, le requérant étant âgé de plus de dix-huit ans à la date du présent jugement, l'exécution de ce dernier implique qu'il soit enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle de réexaminer la demande de titre de séjour de M. B sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui permettent également la délivrance, à titre exceptionnel, d'un titre de séjour portant la mention " salarié ", dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sans qu'il y ait lieu d'assortir l'injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

10. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale dans la présente instance. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Corsiglia, avocate de M. B, de la somme de 1 200 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 23 mai 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle a refusé à M. B la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle de réexaminer la demande de titre de séjour de M. B, sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dès notification du jugement, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera à Me Corsiglia, avocate de M. B, la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Corsiglia renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la préfète de Meurthe-et-Moselle et à Me Corsiglia.

Délibéré après l'audience publique du 9 janvier 2025 à laquelle siégeaient :

Mme Samson-Dye, présidente,

Mme Bourjol, première conseillère,

M. Bastian, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 janvier 2025.

La rapporteure,

A. Bourjol

La présidente,

A. Samson-Dye

Le greffier,

P. Lepage

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2402406

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