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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2402535

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2402535

lundi 9 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2402535
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantCHAVKHALOV

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 août 2024, et un mémoire enregistré le 30 août 2024, M. B A, représenté par Me Chavkhalov, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 30 juillet 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre plusieurs mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros hors taxe à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il doit être justifié de ce que la décision litigieuse mentionne l'identité du signataire ainsi que sa qualité et comporte sa signature ; la décision est entachée d'incompétence ;

- la décision n'est pas suffisamment motivée ;

- c'est à tort que le ministre de l'intérieur et des outre-mer a considéré que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics, qu'il entretient des liens de manière habituelle avec des personnes ou organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, et adhère à des thèses incitant à de tels actes, de sorte que l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure a été méconnu ;

- les éléments invoqués par le ministre dans sa décision reposent sur une erreur de fait, ainsi qu'en atteste d'ailleurs le résultat négatif de la visite domiciliaire et de son véhicule ;

- les mesures de contrôle et de surveillance portent une atteinte particulièrement importante à sa vie privée et familiale et sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 août 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Samson-Dye, présidente,

- les conclusions de Mme Cabecas, rapporteure publique,

- les observations de Me Chavkhalov, pour M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 30 juillet 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a édicté à son encontre plusieurs mesures, pour une durée de trois mois. Cet arrêté lui interdit de se déplacer en dehors du territoire de la commune de Vandoeuvre-lès-Nancy sans autorisation écrite et lui impose de se présenter chaque jour, à 13 heures, au commissariat de police de Nancy, ainsi que de déclarer et de justifier de son nouveau lieu d'habitation en cas de changement de résidence.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la légalité de l'arrêté litigieux :

4. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. / L'obligation prévue au 1° du présent article peut être assortie d'une interdiction de paraître dans un ou plusieurs lieux déterminés se trouvant à l'intérieur du périmètre géographique mentionné au même 1° et dans lesquels se tient un événement exposé, par son ampleur ou ses circonstances particulières, à un risque de menace terroriste. Cette interdiction tient compte de la vie familiale et professionnelle de la personne concernée. Sa durée est strictement limitée à celle de l'événement, dans la limite de trente jours. Sauf urgence dûment justifiée, elle doit être notifiée à la personne concernée au moins quarante-huit heures avant son entrée en vigueur. / Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. () Les mesures sont levées dès que les conditions prévues à l'article L. 228-1 ne sont plus satisfaites. / () La personne soumise aux obligations prévues aux 1° à 3° du présent article peut, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision, ou à compter de la notification de chaque renouvellement lorsqu'il n'a pas été fait préalablement usage de la faculté prévue au huitième alinéa, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision. Le tribunal administratif statue dans un délai de quinze jours à compter de sa saisine. Ces recours, dont les modalités sont fixées au chapitre III ter du titre VII du livre VII du code de justice administrative, s'exercent sans préjudice des procédures prévues au huitième alinéa du présent article ainsi qu'aux articles L. 521-1 et L. 521-2 du même code ".

5. Il résulte de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure que les mesures qu'il prévoit doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.

6. L'arrêté litigieux et les éléments produits en défense par le ministre justifient l'édiction des mesures litigieuses, d'une part, par des considérations générales relatives au niveau élevé de la menace terroriste sur le territoire français, d'autre part, par le fait que M. A, ressortissant russe d'origine tchétchène, serait radicalisé et qu'il serait en lien virtuel et physique avec des membres de la communauté tchétchène pro-islamiste, son profil rappelant celui des " acteurs de la menace endogène ". La note des services de renseignement que le ministre produit pour justifier la mesure, sans avoir sollicité qu'elle soit exclue du contradictoire, mentionne que le requérant est en lien avec un compatriote, lequel a fait l'objet d'une interdiction administrative du territoire français, ainsi qu'avec deux autres membres de la communauté tchétchène ayant également fait l'objet de mesures individuelles de surveillance administrative et de contrôle.

7. Toutefois, il est constant que M. A n'a jamais été mis en cause ni condamné pour des faits en lien avec des activités terroristes. La radicalisation alléguée n'est étayée par aucun élément du dossier, alors au demeurant qu'il n'est ni établi, ni même allégué, que la visite réalisée le 31 juillet 2024 à son domicile, ainsi que dans son véhicule, aurait permis la découverte d'élément en rapport avec les faits l'ayant motivée. Les seuls contacts mentionnés au point précédent ne sont pas de nature à démontrer que le comportement du requérant constituerait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics. De surcroît, en l'absence notamment de toute précision quant à la fréquence des contacts entre le requérant et les personnes mentionnées au point précédent et à l'implication de ces dernières dans des activités terroristes, la note des services de renseignement ne suffit pas à établir que M. A serait en relation habituelle avec des personnes impliquées dans de telles activités. M. A est dès lors fondé à soutenir qu'en édictant à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a commis une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions citées au point 4 et à demander l'annulation de cette décision.

Sur les frais liés au litige :

8. Ainsi qu'il a été dit, M. A a été admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Chavkhalov, avocat du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Chavkhalov de la somme de 1 500 euros. Cette somme s'entend comme correspondant à un montant toutes taxes comprises et inclut, le cas échéant, le montant correspondant à la taxe sur la valeur ajoutée si l'avocat y est assujetti. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à l'intéressé par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 500 euros sera versée à M. A.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer en date du 30 juillet 2024 est annulé.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Chavkhalov renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Chavkhalov, avocat de M. A, une somme de 1 500 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 500 euros sera versée à M. A.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Chavkhalov et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Nancy.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Samson-Dye, présidente,

- M. Bastian, conseiller,

- Mme Philis, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 septembre 2024.

La présidente-rapporteur

A. Samson-Dye

L'assesseur le plus ancien,

P. Bastian

La greffière

L. Bourger

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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