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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2402774

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2402774

jeudi 19 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2402774
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantREICH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête sommaire et un mémoire complémentaire enregistrés les 12 et 18 septembre 2024, M. C A demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de désigner un avocat commis d'office ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 10 septembre 2024 par lequel le préfet de Saône-et-Loire lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont il a la nationalité.

Il soutient que :

En ce qui concerne les moyens communs à toutes les décisions :

- elles sont entachées d'un défaut de compétence de leur auteur ;

- elles sont entachées d'une insuffisance de motivation ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de droit en méconnaissance des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 7 ter d) de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale et méconnaît l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'intérêt supérieur de son enfant, tel que protégé par l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

En ce qui concerne le délai de départ volontaire :

- son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public et il ne présente pas de risque de fuite ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle porte atteinte à son droit de ne pas être soumis à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

- sa durée est entachée d'erreur d'appréciation.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 en matière de séjour et de travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Milin-Rance pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Milin-Rance, magistrate désignée,

- les observations de Me Lemonnier, avocate commise d'office représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, et souligne que le requérant est le père de deux enfants de nationalité française qu'il a reconnus et sur lesquels il exerce son autorité parentale conjointement avec leur mère, conformément à l'ordonnance du juge aux affaires familiales près le tribunal judiciaire de Besançon. Il contribue à l'entretien et l'éducation de ses enfants à hauteur de ses moyens, aucune contribution financière n'étant mise à sa charge en raison de son impécuniosité. Il exerce son droit de visite médiatisé. Il est en couple avec Mme B et justifie de sa domiciliation jusqu'au mois d'août 2024. Sa présence en France ne constitue pas une menace actuelle pour l'ordre public puisqu'il n'a pas fait l'objet de condamnation pénale depuis 2017. Il peut prétendre à la délivrance d'un titre de séjour de plein droit. Il rencontre des difficultés de santé,

- les observations de Me Morel, représentant le préfet de Saône-et-Loire, qui conclut au rejet de la requête et souligne que le requérant a fait l'objet de plusieurs interpellations et condamnations de sorte que son comportement délictuel est avéré et réitéré. Sa demande d'admission au séjour en qualité de père d'enfants français a été rejetée en 2022 et le tribunal administratif de Dijon a confirmé la légalité de cette décision le 26 octobre 2023. Il ne justifie pas de sa participation effective à l'entretien et l'éducation de ses enfants depuis leur naissance ou au moins depuis deux ans. Il ne justifie d'aucune insertion professionnelle. Il a déclaré être sans domicile fixe sur Montceau-les-Mines et avoir mis fin à sa relation avec Mme B. Il ne démontre pas être isolé en Tunisie où résident sa mère et sa sœur.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique conformément à l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 4 novembre 1985, de nationalité tunisienne, est entré en France en 2011. Ayant été interpellé par les services de police en poste à Montceau-les-Mines le 10 septembre 2024, il a fait l'objet, le même jour, d'un arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont il a la nationalité pris par le préfet de Saône-et-Loire. Placé en rétention administrative, il conteste cet arrêté.

Sur la demande de désignation d'un avocat commis d'office :

2. M. A, placé en rétention, a présenté sa requête sans ministère d'avocat et a été assisté à l'audience par Me Lemonnier, avocate commise d'office désignée par le bâtonnier du barreau de Nancy, en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par conséquent, il n'y a plus lieu de statuer sur sa demande de désignation d'un avocat commis d'office et d'un interprète.

Sur les conclusions en annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à toutes les décisions :

3. En premier lieu, par un arrêté n° 71-2024-01-03-00001 du 3 janvier 2024, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial n° 71-2024-003 de la préfecture de Saône-et-Loire, librement accessible sur le site de la préfecture, le préfet de Saône-et-Loire a donné délégation à Mme F D, cheffe du bureau des migrations et de l'intégration, signataire de la décision en litige, à l'effet de signer les décisions contestées. Par suite le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté en litige doit être écarté.

4. En second lieu, les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur la légalité de celle-ci. Le requérant ne peut ainsi utilement faire valoir que les décisions contestées n'auraient pas été notifiées dans une langue qu'il comprend.

5. En troisième lieu, l'arrêté contesté vise notamment le 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et analyse les différents éléments de la vie familiale dont M. A se prévaut. Il comprend ainsi les éléments de droit et de faits sur lesquels il se fonde. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

6. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; ".

7. L'autorité administrative ne saurait légalement prendre une mesure de reconduite à la frontière à l'encontre d'un étranger que si ce dernier se trouve en situation irrégulière au regard des règles relatives à l'entrée et au séjour.

8. En premier lieu, M. A soutient qu'il peut se voir délivrer de plein droit un titre de séjour en qualité de père de deux enfants français nés les 5 janvier 2018 et 24 décembre 2019. Il ressort toutefois des pièces du dossier que, par une décision en date du 19 décembre 2022, le préfet de Saône-et-Loire a refusé de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Si le requérant fait valoir que le juge aux affaires familiales a reconnu son état d'impécuniosité et lui a accordé un droit de visite, il ne justifie pas, par la seule production d'une attestation du service de médiation familiale de Besançon portant sur la période du 30 mars au 31 août 2024, des obligations qui lui sont imparties pour l'exercice de son autorité parentale, ni qu'il participe effectivement à l'entretien et l'éducation de ses enfants depuis leur naissance ou depuis au moins deux ans à la date de la décision contestée.

9. En deuxième lieu, si le requérant fait également valoir qu'il peut se voir délivrer de plein droit un titre de séjour en application de l'article 7 ter d) de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988, les pièces qu'il produit à l'instance ne permettent pas d'établir la réalité de sa résidence habituelle en France depuis au moins dix ans à la date de la décision contestée.

10. En troisième lieu, M. A, qui a déclaré devant les services de police lors de son audition le 10 septembre 2024 qu'il était en bonne santé, ne peut utilement se prévaloir d'une ordonnance médicale qui lui a été délivrée le 12 septembre 2024 en centre de rétention administrative, qui est postérieure à la décision attaquée.

11. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

12. M. A fait valoir qu'il exerce son droit de visite sur ses enfants. Toutefois, séparé de la mère de ceux-ci, il ne justifie pas, ainsi qu'il a été exposé au point 8 ci-dessus, subvenir aux besoins de ses enfants français. Il ne justifie pas de sa présence continue en France depuis 2011, ne fait état d'aucune perspective d'insertion socio-économique, et ne démontre pas avoir lié des attaches anciennes, intenses et stables sur le territoire français, alors qu'il n'est pas dépourvu d'attaches en Tunisie où résident sa mère et sa sœur. Par ailleurs, il a été mis en cause en 2012 pour avoir commis des faits de viol sur mineure, en 2014 pour des faits de vol à la roulotte, en 2015 pour des faits transport non autorisé de stupéfiants, en 2017 pour détention et usage de stupéfiants, violence sur conjoint, menace de mort sur concubin, harcèlement sur ex-concubin avec dégradation des conditions de vie et altération de la santé, en 2018 pour dégradation ou détérioration de bien appartenant à autrui et en 2021 pour usage illicite de stupéfiants, faits dont il ne conteste pas la matérialité, et il a été condamné le 30 juin 2017 par le tribunal correctionnel de Chalon-sur-Saône à une peine de quatre mois d'emprisonnement avec sursis pour des faits de transport, usage illicite, détention et acquisition non autorisé de stupéfiants et a été écroué au centre pénitentiaire de de Varennes-le-Grand le 30 avril 2019. Il ressort également du procès-verbal d'interpellation en date du 10 septembre 2024 qu'il a commis un vol de trottinette dans un centre commercial de Montceau-les-Mines. Dans ces conditions, le préfet de Saône-et-Loire, qui a examiné l'ensemble de la situation personnelle et familiale du requérant, n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale en l'obligeant à quitter le territoire français. Pour les mêmes motifs, la décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

13. En dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Ainsi qu'il a été exposé au point 8, M. A n'établit pas participer effectivement à l'entretien et l'éducation de ses enfants. Par suite, le préfet de Saône-et-Loire n'a pas méconnu l'intérêt supérieur de ceux-ci en l'obligeant à quitter le territoire français.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

14. En premier lieu, le requérant n'ayant pas démontré l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français, il n'est pas fondé à s'en prévaloir à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision lui refusant un délai de départ volontaire.

15. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ;/ () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet " et aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ;5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

16. Ainsi qu'il a été exposé au point 12 ci-dessus, M. A a été mis en cause dans plusieurs procédures pénales et a fait l'objet d'une condamnation à une peine de quatre mois d'emprisonnement par jugement du 30 juin 2017 du tribunal correctionnel de Besançon. De plus, il a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français par arrêté du 19 septembre 2016 demeurée non exécutée, et il a déclaré, lors de son audition par les services de police le 10 septembre 2024, qu'il était sans domicile fixe et qu'il ne souhaitait pas être renvoyé dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le préfet de Saône-et-Loire n'a pas commis d'erreur de droit ni d'erreur manifeste d'appréciation en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne le pays de destination :

17. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines et traitements inhumains et dégradants ". M. A ne fait état d'aucun risque d'être exposé à des traitements contraires aux stipulations précitées en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

18. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () " et aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

19. Pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 8 et 12 ci-dessus, le préfet de Saône-et-Loire n'a commis aucune erreur d'appréciation en interdisant à M. A le retour sur le territoire français pendant une durée de 24 mois.

20. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. A tendant à l'annulation de l'arrêté du 10 septembre 2024 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont il a la nationalité et lui a interdit le retour pendant une durée de 24 mois doivent être rejetées.

D E C I D E

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur la demande de désignation d'un avocat commis d'office.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet de Saône-et-Loire.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2024.

La magistrate désignée,

F. Milin-RanceLa greffière,

M. E

La République mande et ordonne au préfet de Saône-et-Loire, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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