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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2402901

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2402901

lundi 7 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2402901
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantLEMONNIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 24 septembre 2024, le président du tribunal administratif de Nantes a renvoyé au tribunal administratif de Nancy le dossier de la requête de M. A C.

Par cette requête, enregistrée au tribunal administratif de Nantes le 21 septembre 2024, M. C, représenté par Me Lemonnier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 septembre 2024 par lequel la préfète de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit, et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de quarante-deux mois ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet n'a pas examiné l'opportunité de faire usage de pouvoir discrétionnaire en considérant simplement qu'il n'y avait pas lieu de le faire ;

- la décision fixant le pays de destination doit être annulée en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 octobre 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Gottlieb, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gottlieb, magistrat désigné,

- les observations de Me Lemonnier, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ;

- la préfète de Meurthe-et-Moselle n'était ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant tunisien né le 30 avril 1993, est entré en France en 1995. Par un arrêté du 19 septembre 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit, et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de quarante-deux mois. Incarcéré à la maison d'arrêt de Nancy-Maxéville, M. C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort des pièces du dossier qu'entre 2011 et 2024, M. C a été condamné à de multiples reprises à des peines allant de trois mois à deux ans d'emprisonnement, notamment pour des faits de vol, vol en réunion, violences en réunion, conduite d'un véhicule sans permis et sans assurance, refus d'obtempérer, délit de fuite après un accident par conducteur d'un véhicule, et outrage et menace de mort à l'encontre d'une personne dépositaire de l'autorité publique. Il a en dernier lieu été condamné par un jugement du tribunal judiciaire de Nancy du 10 juillet 2024 à une peine de six mois d'emprisonnement pour des faits de conduite d'un véhicule malgré injonction de restituer le permis de conduire résultant du retrait de la totalité des points, conduite sans assurance, outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique et menace de mort ou d'atteinte aux biens dangereuse pour les personnes à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique. Eu égard aux multiples faits délictueux commis par M. C pour lesquels il a fait l'objet de condamnations pénales, son comportement constitue une menace pour l'ordre public.

4. Toutefois, il ressort également des pièces du dossier que M. C est arrivé en France en 1995 alors qu'il était âgé de deux ans, et il n'est pas contesté qu'il y a effectué toute sa scolarité et qu'il a vécu en France depuis lors. L'intéressé a été mis en possession de cartes de séjour temporaires, valables du 1er mai 2011 au 30 avril 2012, puis du 24 septembre 2015 au 23 septembre 2016, et enfin du 24 septembre 2016 au 23 septembre 2017. Il a ensuite été mis en possession d'une carte de séjour pluriannuelle valable du 31 janvier 2018 au 30 janvier 2022, et enfin d'une carte de séjour temporaire valable jusqu'au 7 novembre 2023. Il ressort des pièces du dossier que la mère de M. C, en situation régulière, sa grand-mère maternelle, ses tantes et ses frères et sœurs de nationalité française, résident tous en France. Il ressort également des attestations émanant de membres de sa famille que M. C serait isolé en cas de renvoi vers son pays d'origine où il ne dispose d'aucune attache. Enfin, il ressort des pièces du dossier qu'au cours de sa dernière période d'incarcération, M. C a bénéficié d'une réduction de peine au regard de sa bonne conduite et de ses efforts de réinsertion, et l'intéressé dispose d'une promesse d'embauche en qualité de manutentionnaire en contrat à durée indéterminée. Dans ces conditions, eu égard aux circonstances que le requérant a vécu près de l'intégralité de sa vie sur le territoire français et que l'ensemble de ses attaches familiales s'y trouvent, M. C est fondé à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, la préfète a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations précitées une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise.

5. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision du 19 septembre 2024 par laquelle la préfète de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français, ainsi que par voie de conséquence, celles refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, fixant son pays de destination et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français de quarante-deux mois.

Sur les frais d'instance :

6. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. C et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1er : L'arrêté du 19 septembre 2024 de la préfète de Meurthe-et-Moselle est annulé.

Article 2 : L'Etat versera à M. C une somme de 1 000 (mille) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

R. Gottlieb La greffière,

M. B

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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