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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2403012

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2403012

jeudi 17 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2403012
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 octobre 2024, à 18h44, et un mémoire enregistré le 13 octobre 2024, M. A B, représenté par Me El Fekri, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 27 septembre 2024 par lequel la préfète des Vosges lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans et l'arrêté du même jour par lequel la préfète l'a assigné à résidence ;

2°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de procéder à l'effacement du signalement de non admission dans le système d'information Schengen et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, sans délai.

Il soutient que :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

- elles sont entachées d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L.141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et le droit de disposer d'un interprète régulièrement habilité ;

- son droit d'être entendu a été méconnu ;

- la préfète n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit ;

- elle méconnaît le principe constitutionnel du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- son droit d'être entendu a été méconnu ;

- la décision méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- il ne présente pas de risque de fuite, la décision ne pouvait être fondée sur le 4° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision sera annulée en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à la durée de l'interdiction de retour ;

- elle est entachée d'abus et d'erreur de droit ;

- elle méconnaît l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il justifie de circonstances humanitaires.

En ce qui concerne la décision l'assignant à résidence :

- elle n'est pas motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa situation professionnelle ;

- elle est irrégulière dès lors qu'elle est fondée sur une décision d'interdiction de retour sur le territoire français illégale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 octobre 2024, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Cabecas, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Cabecas ;

- les observations de Me El Fekri, avocate de M. B, qui reprend les moyens et conclusions de la requête et demande en outre le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ainsi que la suspension de la mesure d'éloignement. Elle précise que la demande d'asile de M. B ne présente pas de caractère dilatoire et qu'elle rend illégal le prononcé d'une mesure d'éloignement par les services de la préfecture. Elle détaille également les risques encourus dans son pays d'origine par l'intéressé et soutient que la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme ;

- les observations de M. B, assisté d'un interprète en langue turque, qui indique être d'origine kurde et engagé dans un parti politique pro-kurde, ce qui lui a valu des menaces de mort et motivé à quitter la Turquie pour demander l'asile en France ; il précise aussi qu'un de ses amis également engagé politiquement a été tué et que, trois jours avant son départ, il a reçu une enveloppe contenant trois balles de fusil.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant turc né le 23 août 1994, serait entré en France au cours du mois de juillet 2024, selon ses déclarations. A la suite d'un contrôle routier et par l'arrêté contesté du 27 septembre 2024, la préfète des Vosges lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, en fixant son pays de destination et en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Par un arrêté du même jour, la préfète l'a assigné à résidence. M. B demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence à statuer sur la présente requête, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et de suspension :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement ". Aux termes de l'article L. 521-7 du même code : " Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile dont les conditions de délivrance et de renouvellement sont fixées par décret en Conseil d'Etat. La durée de validité de l'attestation est fixée par arrêté du ministre chargé de l'asile. / La délivrance de cette attestation ne peut être refusée au motif que l'étranger est démuni des documents et visas mentionnés à l'article L.311-1. Elle ne peut être refusée que dans les cas prévus aux c ou d du 2° de l'article L. 542-2. / Cette attestation n'est pas délivrée à l'étranger qui demande l'asile à la frontière ou en rétention ". Enfin, aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " () 2° Lorsque le demandeur : () c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen ; d) fait l'objet d'une décision définitive d'extradition vers un Etat autre que son pays d'origine ou d'une décision de remise sur le fondement d'un mandat d'arrêt européen ou d'une demande de remise par une cour pénale internationale (..) ".

5. D'autre part, aux termes de l'article R. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () lorsqu'un étranger, se trouvant à l'intérieur du territoire français, demande à bénéficier de l'asile, l'enregistrement de sa demande relève du préfet de département () ", et aux termes de l'article R. 521-4 du même code : " Lorsque l'étranger se présente en personne auprès de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, des services de police ou de gendarmerie ou de l'administration pénitentiaire, en vue de demander l'asile, il est orienté vers l'autorité compétente. () Ces autorités fournissent à l'étranger les informations utiles en vue de l'enregistrement de sa demande d'asile et dispensent pour cela la formation adéquate à leurs personnels ".

6. Les dispositions précitées ont pour effet d'obliger l'autorité de police ou de gendarmerie à transmettre au préfet, et ce dernier à enregistrer, une demande d'admission au séjour lorsqu'un étranger, à l'occasion de son interpellation, formule une première demande d'asile. Hors les cas concernant l'hypothèse d'un ressortissant étranger formulant sa demande d'asile à la frontière ou en rétention, et hors les cas prévus aux c et d du 2° de l'article L. 542-2 précité, le préfet saisi d'une première demande d'asile est ainsi tenu de délivrer au demandeur l'attestation mentionnée à l'article L. 521-7 précité. Ces dispositions font donc nécessairement obstacle à ce que l'autorité administrative prenne une mesure d'éloignement à l'encontre de l'étranger qui, avant le prononcé d'une telle mesure, a clairement exprimé le souhait de former une demande d'asile devant les services de police ou de gendarmerie lors de son interpellation, même s'il ne s'est pas volontairement présenté devant eux.

7. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal de l'audition menée par les services de gendarmerie le 27 septembre 2024, que M. B a déclaré avoir fui la Turquie, deux mois auparavant, en raisons des menaces qu'il a subi du fait de son origine kurde et a précisé vouloir " régulariser [s]a situation en effectuant une demande d'asile ". Il a exprimé à plusieurs reprises ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine et dit, en conclusion de son audition, qu'il " souhaite vivre en France et effectuer [s]a demande d'asile ". Cette demande, clairement exprimée, alors que le requérant ne relevait pas des cas prévus aux c et d du 2° de l'article L. 542-2 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, faisait obstacle à ce que le préfet prononce à l'encontre de M. B une mesure d'éloignement.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander de l'arrêté du 27 septembre 2024 par lequel la préfète des Vosges lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, en fixant son pays de destination et en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, ainsi que, par voie de conséquence, l'arrêté du même jour par lequel la préfète l'a assigné à résidence.

9. Eu égard à l'annulation de la mesure litigieuse, il n'y a pas lieu de se prononcer sur les conclusions de M. B tendant à la suspension de la mesure d'éloignement.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

10. En premier lieu, aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731 1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

11. Il résulte de ces dispositions que le présent jugement implique qu'il soit mis fin à la mesure de surveillance prévue à l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il implique également que la préfète des Vosges délivre à M. B l'attestation de demande d'asile mentionnée à l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, en application de l'article L. 554-1 du même code, les demandeurs d'asile ne peuvent disposer d'une autorisation de travail que si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides n'a pas statué sur la demande d'asile dans un délai de six mois à compter de l'introduction de la demande, ce qui n'est pas le cas de M. B. Faute d'avoir présenté une demande de titre de séjour, il n'y a par ailleurs pas lieu d'enjoindre à la préfète de délivrer à l'intéressé un récépissé de demande d'admission exceptionnelle au séjour.

12. Il y a ainsi seulement lieu d'enjoindre à la préfète des Vosges de délivrer au requérant une attestation de demande d'asile, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

13. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement ". Aux termes de l'article 7 du décret du 28 mai 2010 : " Les données à caractère personnel enregistrées dans le fichier sont effacées sans délai en cas d'aboutissement de la recherche ou d'extinction du motif de l'inscription () ".

14. Le présent jugement annule l'interdiction de retour prise à l'encontre de M. B et il résulte des dispositions précitées qu'une telle annulation implique nécessairement l'effacement sans délai du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen résultant de cette décision. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre à la préfète des Vosges de mettre en œuvre la procédure d'effacement de ce signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

15. Il n'y a par ailleurs pas lieu d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 27 septembre 2024 par lequel la préfète des Vosges a fait obligation à M. B de quitter le territoire français sans délai, en fixant son pays de destination et en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans est annulé.

Article 3 : L'arrêté du 27 septembre 2024 par lequel la préfète des Vosges a assigné à résidence M. B est annulé.

Article 4 : Il est immédiatement mis fin à la mesure de surveillance prévue à l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Article 5 : Il est enjoint à la préfète des Vosges de délivrer à M. B une attestation de demande d'asile, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement et de mettre en œuvre la procédure d'effacement du signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète des Vosges.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 17 octobre 2024.

La magistrate désignée,

L. Cabecas Le greffier,

L. Thomas

La République mande et ordonne à la préfète des Vosges en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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