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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2403022

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2403022

mardi 8 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2403022
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCATHALA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 octobre 2024, M. C B, représenté par Me Cathala, demande au juge des référé, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 23 septembre 2024 par lequel la préfète des Vosges a prononcé son expulsion du territoire français ;

3°) d'enjoindre à la préfète des Vosges de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.

Il soutient que :

- l'expulsion caractérise une urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, en l'absence de dispositions prévoyant la suspension de la mesure en cas de recours et compte tenu du caractère définitif de l'expulsion ;

- il est porté atteinte à une liberté fondamentale, tenant à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- la mesure en litige est manifestement illégale dès lors que :

. il ne représente pas une menace réelle, grave et actuelle à l'ordre public ; les faits de vente de cigarettes à la sauvette, évoqués comme mentionnés au fichier du traitement des antécédents judiciaires (TAJ) sans autre précision, ne sauraient être pris en considération pour caractériser une telle menace ; l'infraction principale est une rixe en boîte de nuit, l'intention homicide n'ayant pas été retenue par le juge pénal ; aucune violence n'a été commise lors de son évasion ; les comptes rendus d'incidents mentionnant la possession de téléphones portables en détention n'établissent pas l'existence d'activités de contrebande depuis la prison et ne caractérisent pas un trouble à l'ordre public, alors que son comportement lui a permis de bénéficier d'importantes réductions de peine ; il ne s'agit pas de faits réitérés, il ne présente pas de risque endogène de passage à l'acte ; il s'attache à s'insérer dans la société française ;

. l'expulsion est entachée d'une erreur de droit, dès lors que l'administration a entendu apprécier ses attaches familiales au regard des critères de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'était pas applicable ;

. l'expulsion porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il entretient une relation conjugale avec sa compagne, de nationalité française, depuis six ans, que le couple est marié et a eu trois enfants, qu'il existe une communauté de vie ; il a apporté une contribution à l'entretien de ses enfants pendant sa détention et a conservé des liens, à l'occasion de visites en prison ; sa vie familiale ne pourrait être reconstituée en Algérie ;

. la mesure litigieuse porte atteinte à l'intérêt supérieur de ses enfants, en méconnaissance de l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire enregistré le 7 octobre 2024 à 9h55, la préfète des Vosges conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas réunie ;

- l'atteinte à une liberté fondamentale n'est pas caractérisée ;

- les illégalités manifestes invoquées ne sont pas établies.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Samson-Dye, vice-présidente, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative pour statuer en matière de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 7 octobre 2024 à 11h18 :

- le rapport de Mme Samson-Dye, juge des référés ;

- les observations de Me Cathana, avocat de M. B, qui reprend les conclusions et moyens développés dans ses écritures et fait valoir en outre qu'il n'a jamais fait l'objet de compte rendu d'incidents pour des faits de violence au cours de son incarcération.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique du 7 octobre 2024 à 11h55.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 23 septembre 2024, la préfète des Vosges a prononcé l'expulsion de M. C B, ressortissant algérien né le 17 juillet 1994, sur le fondement de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et a désigné l'Algérie comme pays de destination. M. B demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, d'admettre M. B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions tendant à la suspension de l'arrêté d'expulsion :

4. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

5. Aux termes de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers en France : " l'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public ". Si cette autorité doit cependant prendre en compte les conditions propres aux étrangers mentionnés à l'article L. 631-2 du même code, notamment lorsque est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins un an, le sixième alinéa de l'article L. 631-2 dispose : " Par dérogation au présent article, peut faire l'objet d'une décision d'expulsion en application de l'article L. 631-1 l'étranger mentionné aux 1° à 4° du présent article lorsqu'il a déjà fait l'objet d'une condamnation définitive pour des crimes ou des délits punis de trois ans ou plus d'emprisonnement.". Avant de prendre sa décision, l'autorité administrative doit, en application de l'article L. 632-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers en France, aviser l'étranger de l'engagement de la procédure et, sauf en cas d'urgence absolue, le convoquer pour être entendu par une commission composée de deux magistrats judiciaires relevant du tribunal judiciaire du chef-lieu du département où l'étranger réside ainsi que d'un conseiller de tribunal administratif. Celle-ci rend un avis motivé, après avoir lors de débats publics entendu l'intéressé, qui a le droit d'être assisté d'un conseil ou de toute personne de son choix.

6. Eu égard à son objet et à ses effets, une décision prononçant l'expulsion d'un étranger du territoire français porte, en principe et sauf à ce que l'administration fasse valoir des circonstances particulières, par elle-même atteinte de manière grave et immédiate à la situation de la personne qu'elle vise et crée, dès lors, une situation d'urgence justifiant que soit, le cas échéant, prononcée la suspension de l'exécution de cette décision. Il appartient au juge des référés, saisi d'une telle décision sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'apprécier si la mesure d'expulsion porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, en conciliant les exigences de la protection de la sûreté de l'Etat et de la sécurité publique avec la liberté fondamentale que constitue, en particulier, le droit de mener une vie familiale normale. La condition d'illégalité manifeste de la décision contestée, au regard de ce droit, ne peut être regardée comme remplie que dans le cas où il est justifié d'une atteinte manifestement disproportionnée aux buts en vue desquels la mesure contestée a été prise.

7. En premier lieu, ainsi qu'il a été dit, les dispositions de l'article L. 631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoient que ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion l'" étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins un an ", sous réserve de dérogations. Il ne saurait, dans ces conditions, être soutenu que l'administration a entaché sa décision d'une illégalité manifeste en recherchant si l'intéressé justifiait effectivement avoir contribué à l'entretien de ces enfants, étant précisé que la préfète ne s'est pas bornée à examiner la situation familiale du requérant au regard de ce seul élément.

8. En deuxième lieu, M. B, ressortissant algérien né le 17 juillet 1994, est entré en France irrégulièrement. Si son conseil évoque, au cours de l'audience, une entrée au cours de l'année 2015, il ne produit pas de document de nature à corroborer ces allégations, alors que les pièces du dossier évoquent, de manière concordante, une entrée le 19 mars 2016. Le 8 avril 2017, lors d'une rixe à la sortie d'une discothèque, il a asséné de multiples coups de couteaux à un individu. Si la cour d'assises de Meurthe-et-Moselle a requalifié les faits, initialement poursuivis comme tentative de meurtre, de sorte que l'intention de tuer n'a pas été retenue, il a néanmoins été condamné, par un arrêt du 18 décembre 2020, à une peine de huit ans d'emprisonnement pour violence aggravée par trois circonstances, tenant à l'usage d'une arme, l'action en réunion et l'état d'ivresse, suivie d'incapacité supérieure à huit jours. Il s'est en outre, après son arrestation et son placement en détention provisoire le 9 avril 2017, soustrait à l'escorte qui l'emmenait au centre pénitentiaire. S'il est constant que ces derniers faits se sont déroulés sans violence, ils ont justifié une condamnation à six mois d'emprisonnement par la cour d'assises de Metz, le 21 mars 2022 pour évasion. L'intéressé a été incarcéré du 15 septembre 2017 au 5 octobre 2023. Le requérant n'apporte aucun élément circonstancié sur le suivi dont il aurait fait l'objet en détention pour lutter contre son impulsivité, ou sur ses efforts de réintégration, sans que ses allégations sur sa difficulté à gérer ses dossiers administratifs puissent être sérieusement invoquées pour justifier l'absence d'éléments en ce sens. La commission d'expulsion avait d'ailleurs, à cet égard, relevé qu'il ne justifiait pas de démarches positives de réinsertion en détention et que son regard sur les infractions commises n'était pas élaboré, avant de conclure à une absence de garantie d'amendement, pour justifier son avis favorable à l'expulsion, émis le 19 août 2024. Dans ce contexte, et alors même que M. B n'aurait pas fait l'objet de compte rendu d'incidents pour des faits de violence en détention, les faits de violence aggravée et d'évasion pour lesquels il a été définitivement condamné suffisent, à eux seuls, à caractériser une menace réelle, grave et actuelle pour l'ordre public.

9. Il est par ailleurs constant que M. B a noué une relation avec Mme A à partir de novembre 2016, soit quelques mois avant les faits de violence aggravée précédemment mentionnés. Le couple a eu trois enfants, dont deux sont nés en 2018 et 2023, pendant la période d'incarcération du requérant, le dernier étant né en 2024. Le couple s'est marié, pendant l'emprisonnement, en 2022, et M. B vit avec sa femme et ses enfants depuis sa libération, survenue en octobre 2023. Cependant, l'essentiel de la vie familiale de l'intéressée s'est constitué alors qu'il était en évasion ou incarcéré. Dans ces conditions, la circonstance qu'il serait difficile de reconstituer la cellule familiale en Algérie, au regard des tensions existant entre cet Etat et la France et de la situation des intéressés, n'est pas de nature à établir que la préfète des Vosges, au regard des exigences de sécurité publique, aurait porté une atteinte manifestement disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ou à l'intérêt supérieur de ses enfants en prononçant son expulsion du territoire français.

10. Il suit de là qu'aucune atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale n'est caractérisée. Les conclusions aux fins de suspension et d'injonction présentées par M. B sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative doivent donc être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B, à Me Cathala et au ministre de l'intérieur.

Copie pour information sera adressée à la préfète des Vosges..

Fait à Nancy, le 8 octobre 2024.

La juge des référés,

A. Samson-Dye

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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