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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2403127

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2403127

vendredi 8 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2403127
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête sommaire enregistrée le 17 octobre 2024 et un mémoire complémentaire enregistré le 31 octobre 2024, M. B A demande au tribunal :

1°) la désignation d'un avocat commis d'office ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 octobre 2024 par lequel le préfet de l'Aube l'a maintenu en rétention le temps de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile et de lui permettre de se maintenir sur le territoire français jusqu'à l'intervention de la décision de la cour nationale du droit d'asile, en application de l'article L. 777-2 du code de justice administrative, et de lui remettre tout effet personnel qui serait en possession de l'administration ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut de compétence de son auteur ;

- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;

- elle a été prise en méconnaissance de la procédure contradictoire et de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le préfet a méconnu les dispositions de l'article L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en se fondant exclusivement sur le défaut de garanties de représentation et sur l'existence d'un risque de fuite pour justifier sa décision ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation, sa demande d'asile ne présentant pas de caractère dilatoire ;

- il justifie de garanties de représentation suffisante.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 novembre 2024, le préfet de l'Aube conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2004-374 du 29 avril 2004 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Milin-Rance pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Milin-Rance, magistrate désignée,

- les observations de Me Jacquemin, avocat commis d'office, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et souligne que le requérant a quitté Haïti en 2003 à l'âge de 19 ans pour rejoindre la Guyane. Il est arrivé en métropole en 2013 et s'est installé à Reims en 2015. Il est le père de trois enfants français. Sa vie privée et familiale étant en France, sa demande d'asile est légitime. Il l'a introduite dans le délai de 5 jours. Il justifie de sa domiciliation à Reims et des emplois qu'il a exercés. La situation sécuritaire en Haïti ne cesse de se dégrader. Son père y résidant a récemment fait l'objet de menaces et a été expulsé de son logement.

- les observations de M. D, représentant le préfet de l'Aube, qui conclut au rejet de la requête. Il soutient que le titre de séjour de M. A a expiré depuis un an, qu'il a fait l'objet d'une mesure d'expulsion et qu'il n'a demandé l'asile qu'au moment de son placement en rétention. Sa première demande a été rejetée en 2009. Et il n'a effectué aucune démarche pendant 15 ans ni au cours de son incarcération. Lors de la procédure contradictoire préalable à son éloignement, il n'a jamais fait état de crainte de retour dans son pays d'origine.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique conformément à l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 16 juillet 1983, de nationalité haïtienne, est entré en France en 2003 et a sollicité le bénéfice de l'asile qui a été rejeté le 13 février 2007 par l'office français de protection des réfugiés et des apatrides et le 21 décembre 2007 par la cour nationale du droit d'asile. Sa demande de réexamen a été rejetée le 19 janvier 2009. A compter du 9 juillet 2010, il a bénéficié de titres de séjour régulièrement renouvelés en qualité de parent d'enfants français jusqu'au 19 mars 2023. A la suite de sa condamnation le 22 mai 2023 par le tribunal correctionnel de Reims à une peine d'emprisonnement de quinze mois pour des faits de menace de mort réitérée sur conjoint et dégradation d'un bien appartenant à autrui, il a été incarcéré avec mandat de dépôt. Par arrêté du 11 octobre 2024, la préfète de l'Aube a prononcé son expulsion du territoire français et, le 14 octobre suivant, elle a fixé le pays de destination. A sa levée d'écrou, le 15 octobre 2024, il a été placé en rétention administrative. Le 16 octobre 2024, il a sollicité le réexamen de sa demande d'asile. Le préfet de l'Aube a pris, par arrêté du 16 octobre 2024, une décision le maintenant en centre de rétention le temps de l'examen de sa demande d'asile. M. A demande l'annulation de cette décision.

Sur la demande de désignation d'un avocat commis d'office :

2. M. A, placé en rétention, a présenté sa requête sans ministère d'avocat et a été assisté à l'audience par Me Jacquemin, avocat commis d'office désigné par le bâtonnier du barreau de Nancy, en application des dispositions de l'article 19-1 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991. Par conséquent, il n'y a plus lieu de statuer sur sa demande de désignation d'un avocat commis d'office.

Sur les conclusions en annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté est signé par M. Mathieu Orsi, secrétaire général de la préfecture, préfet par intérim en application de l'article 45 du décret n° 2004-374 du 29 avril 2004, nommé par décret du 26 janvier 2023 publié au journal officiel de la République française le 27 janvier suivant. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté contesté manque en fait et doit être écarté.

4. En second lieu, l'arrêté contesté comprend les éléments de droit et de faits sur lesquels il se fonde. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, les modalités de notification de la décision contestée sont sans incidence sur sa légalité. Par suite le moyen tiré de ce que la décision contestée n'aurait pas été notifiée à M. A dans une langue qu'il comprend doit être écarté comme étant inopérant.

6. En quatrième lieu, selon la jurisprudence de la Cour de justice de 1'Union européenne (C-383/13 PPU du 10 septembre 2013), une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision. M. A se borne à soutenir que son droit d'être entendu a été méconnu en ce qu'il n'a pas été mis en mesure de faire part de ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine. Toutefois, la décision de maintien en rétention n'a pas pour objet de l'éloigner vers son pays d'origine. De plus, il ressort des pièces du dossier que, par courrier du 11 octobre 2024, la préfète de l'Aube l'a mis à même de présenter ses observations sur l'intervention d'une décision fixant le pays dont il a la nationalité comme pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et il a indiqué qu'il souhaitait faire un recours. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe fondamental du droit d'être entendu tel qu'il est énoncé au 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne doit en tout état de cause être écarté.

7. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la France est l'État responsable de l'examen de la demande d'asile et si l'autorité administrative estime, sur le fondement de critères objectifs, que cette demande est présentée dans le seul but de faire échec à l'exécution de la décision d'éloignement, elle peut prendre une décision de maintien en rétention de l'étranger pendant le temps strictement nécessaire à l'examen de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et, en cas de décision de rejet ou d'irrecevabilité de celle-ci, dans l'attente de son départ. / ()".

8. M. A soutient que sa demande de réexamen de sa demande d'asile en rétention ne présente pas de caractère dilatoire puisqu'il était auparavant en situation régulière. Il ressort toutefois des pièces du dossier qu'alors que la carte de séjour pluriannuelle dont il bénéficiait a expiré le 19 mars 2023, que le récépissé justifiant de sa demande de renouvellement a expiré le 19 septembre 2023, et que le préfet de la Marne n'a pas donné suite à sa demande de renouvellement, il n'a fait état de motifs de crainte pour sa sécurité en cas de retour en Haïti qu'à la suite de son placement en rétention à sa levée d'écrou. Si la décision fixant le pays de destination ne lui a pas été notifiée en même temps que l'arrêté d'expulsion, le 11 octobre 2024, il a été mis à même, ce même jour, de présenter ses observations sur l'intervention d'une telle décision et n'a pas fait état de craintes en cas de retour dans le pays dont il a la nationalité. S'il soutient avoir eu connaissance d'éléments récents susceptibles de justifier ses craintes de retour dans son pays d'origine, il ne l'établit pas. Dans ces conditions, le préfet de l'Aube, qui ne s'est pas fondé sur un critère illégal, n'a commis aucune erreur de droit ni aucune erreur d'appréciation en estimant que sa demande de réexamen de sa demande d'asile était formulée dans le seul but de faire échec à son éloignement. Par suite, M. A n'est pas fondé à soutenir que le préfet de l'Aube a méconnu les dispositions de l'article L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a fait une inexacte application de ces dispositions en estimant que sa demande d'asile présentait un caractère dilatoire.

9. En dernier lieu, le requérant ne peut utilement soutenir qu'il justifierait de garanties de représentation et ne présenterait pas de risque de fuite dès lors que la décision contestée, pris en application des dispositions précitées de l'article L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'est pas subordonnée à l'absence de garanties de représentation suffisantes et de risque de fuite mais est prononcée lorsque l'étranger placé en rétention administrative présente une demande d'asile dans le seul but de faire échec à une mesure d'éloignement. Le requérant ne peut davantage utilement soutenir qu'il justifie de sa vie privée et familiale en France, cette circonstance étant sans incidence sur la légalité de la décision de maintien en rétention. Par suite, les moyens tirés de ce qu'il justifie de garanties de représentation suffisante, qu'il ne présente pas de risque de fuite et qu'il justifie d'une vie privée et familiale en France doivent être écartés comme étant inopérants.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, celles à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur la demande de désignation d'un avocat commis d'office.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de l'Aube.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 novembre 2024.

La magistrate désignée,

F. Milin-RanceLa greffière,

M. C

La République mande et ordonne au préfet de l'Aube, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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