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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2403143

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2403143

lundi 28 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2403143
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantCOCHE-MAINENTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 octobre 2024 à 17 heures 01, M. E A C demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 19 octobre 2024 par lequel le préfet de la Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

- la compétence du signataire de l'arrêté n'est pas établie ;

- les décisions sont insuffisamment motivées ;

- l'arrêté ne lui a pas été notifié dans une langue qu'il comprend ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

- son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- le préfet a commis une erreur d'appréciation quant au risque de fuite ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 octobre 2024, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Grandjean, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grandjean, magistrate désignée,

- les observations de Me Coche-Mainente, avocate commise d'office, représentant M. A C qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, et :

. insiste sur le défaut de motivation dont est entachée la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

. soulève le moyen tiré du défaut d'examen de la situation du requérant attesté notamment par les erreurs relatives à sa durée de présence sur le territoire français et par l'absence d'éléments pertinents dans la décision concernant la relation amoureuse et le contrat de travail dont il avait fait mention lors de son audition par les services de police que le préfet n'a pas cherché à faire préciser et qu'il remet en doute ;

. relève que tant la relation qu'il entretient avec une ressortissante française que son insertion par le travail ont une réalité ainsi qu'en attestent la présence de sa compagne à l'audience et le contrat de travail qui est versé au dossier, et qu'au vu de ces faits, l'obligation de quitter le territoire français et l'interdiction de retour sur le territoire français constituent une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- et les observations de M. A C, assisté d'un interprète en langue arabe, qui expose que, bien qu'il ne vive pas avec sa compagne, leur relation est sérieuse et ils ont prévu de se marier, qu'il dispose d'un contrat de travail et de bulletins de salaire, qu'il n'a rien caché de sa situation, qu'il attendait d'atteindre trois ans de présence en France et de disposer de vingt-quatre fiches de paie pour solliciter sa régularisation.

Le préfet n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience en application de l'article R. 922-16 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant tunisien né le 15 mai 1988, est entré sur le territoire français selon ses déclarations, en dernier lieu en 2020. Par un arrêté du 19 octobre 2024, le préfet de la Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office et lui a opposé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. M. A C, placé en centre de rétention par une décision du même jour, demande l'annulation de ces décisions.

Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions :

2. En premier lieu, l'arrêté en litige est signé par Mme D B, agent du bureau de l'éloignement et de l'asile de permanence, à laquelle le préfet de la Moselle a, par un arrêté du 14 mai 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le lendemain, délégué sa signature à l'effet de signer notamment les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué comporte les considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation dont seraient entachées les décisions portant obligation de quitter le territoire français, refusant un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et opposant une interdiction de retour sur le territoire français doit être écarté.

4. En troisième lieu, les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur la légalité de celle-ci. Le requérant ne peut ainsi utilement faire valoir que l'arrêté contesté lui a été notifié dans une langue qu'il ne comprend pas. Par suite, ce moyen doit être écarté.

Sur les moyens propres à la contestation de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, s'il ressort du procès-verbal d'audition du 18 octobre 2024 que le requérant a déclaré résider sur le territoire français depuis 2020, il a également indiqué être entré pour la première fois en France en 2012. Dès lors, la seule mention dans l'arrêté en litige d'une entrée en France en 2012 de M. A C ne saurait suffire à considérer que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de celui-ci avant de prendre la mesure d'éloignement en litige à son encontre. Par suite ce moyen doit être écarté.

6. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. M. A C fait valoir qu'il dispose d'un contrat de travail et qu'il entretient une relation amoureuse avec une ressortissante française avec laquelle il projetterait de se marier prochainement. Toutefois, il ressort des déclarations de l'intéressé lors de son audition par les services de police le 17 octobre 2024 que ce dernier ne connaît ni le nom de famille, ni l'adresse exacte de celle qu'il présente comme sa compagne et avec laquelle il reconnaît ne pas partager de vie commune. La présence de cette dernière lors de l'audience n'est pas de nature à établir l'intensité et la stabilité de cette relation qui présente en tout état de cause un caractère récent. Le requérant n'établit, nonobstant la production d'une attestation peu circonstanciée d'un compatriote en situation régulière en France et résidant en Bretagne, disposer d'autres relations anciennes et stables sur le territoire français alors qu'il a indiqué que vivent en Algérie, où il a lui-même vécu la majeure partie de sa vie, ses parents et son fils né d'une précédente union. Dans ces conditions, alors même qu'il établit bénéficier d'un contrat de travail à durée indéterminée auprès d'une entreprise de transport depuis le 5 août 2024, le moyen tiré de ce que le préfet aurait porté, en décidant son éloignement, une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de la décision refusant un délai de départ volontaire :

8. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, (), qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

9. Il ressort des termes de l'arrêté que le préfet de la Moselle a entendu fonder la décision en litige sur le fondement des dispositions des 1° et 3° de l'article L. 612-2 et des 1° et 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour. Il ressort des pièces du dossier et il n'est pas contesté que M. A C, entré irrégulièrement sur le territoire français en 2020, n'a pas, depuis, sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Alors même que le bail, au demeurant incomplet, produit par M. A C établirait qu'il dispose d'un logement à Metz et alors même que les infractions routières qui lui sont reprochées ne constituent pas une menace pour l'ordre public, ce seul motif suffit à justifier la décision attaquée. Par suite, en refusant d'accorder à l'intéressé un délai de départ volontaire, le préfet de la Moselle n'a pas entaché sa décision d'erreur d'appréciation.

Sur le moyen propre à la contestation de la décision fixant le pays de destination :

10. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est, en l'espèce, inopérant à l'encontre d'une décision fixant le pays de destination. Ce moyen doit, par suite, être écarté.

Sur le moyen propre à la contestation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ".

12. Il ressort des pièces du dossier que M. A C n'a fait l'objet d'aucune précédente obligation de quitter le territoire français et il n'est pas contesté qu'il est entré en France en 2020. Sa relation avec une ressortissante française, alors même qu'elle est récente et que le projet de mariage allégué n'est établi par aucune pièce du dossier, est attestée par la présence de cette dernière à l'audience. Ainsi, quand bien même le requérant a été interpellé au vu d'infractions routières que l'intéressé ne conteste pas, il est fondé à soutenir que le préfet de la Moselle a commis une erreur d'appréciation en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. A C est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 19 octobre 2024 par laquelle le préfet de la Moselle lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

D E C I D E :

Article 1er :La décision du 19 octobre 2024 par laquelle le préfet de la Moselle a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans à l'encontre de M. A C, est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E A C et au préfet de la Moselle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 octobre 2024.

La magistrate désignée,

G. GrandjeanLa greffière,

L. Rémond

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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